Interview exclusive de l’ex député cdH Ahmed El Khannouss: « Lutgen ne voulait pas de femmes voilées sur les affiches »

Ahmed El Khannouss, ex-député bruxellois et ex-échevin à la commune de Molenbeek-Saint-Jean, vient d’être écarté du nouveau mouvement politique Les Engagés. Depuis plusieurs mois déjà, ses idées n’étaient plus en phases avec celles que le nouveau mouvement avait adoptées. La crise est née en ce début de semaine à la suite de plusieurs tweets que Monsieur El Khannous avait publiés sur son compte. Pour justifier cette exclusion, Maxime Prévot, président des Engagés, se défend des accusations de son ancien élu en affirmant qu’« il ( El Khannouss), considère que nous avons tourné le dos à nos valeurs et nous qualifie de populistes sur le dossier de l’abattage rituel. Ce sont des expressions publiques infondées et outrancières qui sont à l’opposé des valeurs que nous avons renouvelées dans notre manifeste. Je choisirai toujours un humanisme universel plutôt qu’un quelconque repli communautariste… »

Affaires Mahinur Özdemir, Publifin-Nethys, débranchement de la prise de l’ex-président Ludgen… Il se livre longuement pour divercite.be

Entretien : 

Divercite.be: Vous êtes ancien député régional bruxellois et ancien échevin de la commune de Molenbeek-Saint-Jean. Vous venez d’être mis à l’écart par Les Engagés (ex-Centre démocrate humaniste-cdH), le parti politique auquel vous apparteniez depuis plusieurs années ? Quelle est votre première réaction ? 

Ahmed El Khannouss : Tout d’abord, je dois dire que cette décision me surprend, car il n’y a pas eu de décision formelle au bureau politique. La direction des Engagés a évoqué mon soutien à Véronique Lefrancq, députée régionale et échevine à Koekelberg, qui venait d’acter sa démission du parti le 5 octobre dernier. Suite à cela, j’ai reçu un mail le lundi 10 octobre à 11 h 31 exactement. Je m’en souviens, car j’étais à l’aéroport de Tanger en partance pour Bruxelles quand j’ai reçu ce message. Connaissant la perfidie et la manière de fonctionner de certains membres de la direction du parti, je savais très bien que mes positions sur des sujets de société, ainsi que mon soutien à Véronique Lefrancq dérangeraient. Alors on m’a dit: «Vous êtes désormais en dehors du parti». Notez qu’on ne m’a jamais dit que j’étais exclu du parti parce que cela aurait nécessité une procédure contradictoire et le respect de mon droit de me défendre.

diverCite.be: Pourquoi cette attitude de suspicion contre vous ?

Ahmed El Khannouss : Il faut savoir que depuis 6 mois nous travaillons à Molenbeek sur la création d’un mouvement local. En juin dernier, lors de notre Assemblée générale, tous les membres de la section locale, à l’unanimité, ont décidé d’émigrer vers le nouveau mouvement. Mais, dans le PV, j’ai fait indiquer clairement, et ça a été validé par tout le monde, que nous ne nous inscrivions ni dans le manifeste des Engagés ni dans ses statuts. Les Engagés sont devant une hémorragie qui est en train de prendre de plus en plus d’ampleur. Il ne faut pas oublier que la plupart des gens qui se sont investis pleinement dans les groupes de travail ont été fortement déçus par le fait que pratiquement rien n’a été retenu de tous leurs efforts et de toutes leurs contributions. Sur les 2000 propositions citoyennes, sur des enjeux de société majeurs, quasi aucune n’a été prise en compte. Sur les 300 amendements proposés lors de la finalisation du manifeste, là aussi presque rien n’a été validé, mis à part l’un ou l’autre point repris juste pour amuser la galerie. Tout cela n’est rien d’autre qu’une grosse supercherie qui fait que beaucoup de gens ne s’y sont plus retrouvés. Je n’ai jamais été communautariste, par contre, je débats et revendique mes prises de position sur le terrain de la défense des droits fondamentaux. Il est vrai que j’ai utilisé des formules chocs afin de provoquer un sursaut ou une prise de conscience. C’est le cas lorsque j’ai dit que : « Quand  je vais au siège du parti à la rue du commerce, j’ai l’impression d’être dans une permanence du Front national». Malheureusement, mes tentatives de provoquer un sursaut ont été vaines.

divercite.be : Estimez-vous qu’il y a néanmoins une vraie diversité ethnique dans ce mouvement ?

Non, pour un parti qui a son siège à Bruxelles, c’est tout simplement inadmissible d’avoir aussi peu de diversité, d’autant plus qu’à l’époque de la Présidence de Joëlle Milquet, on y était parvenu. Il y avait une vraie diversité qui s’exprimait. Le parti était à l’image de Bruxelles. Oui, évidemment, aujourd’hui, de temps en temps, ils engagent une personne d’origine maghrébine qui fait le nettoyage ou qui sert de chauffeur, mais ça vous donne un peu l’image de la galaxie dans laquelle on est.

« J’ai suivi une dame qui était une guerrière, une combattante et avec beaucoup de convictions »

diverCite.be : Vous êtes plutôt soulagé ou déçu de cette mise à l’écart ?

Ahmed El Khannouss : Non, je suis triste parce que mon aventure au sein du PSC, devenu le cdH en 2003 et porté par Joëlle Milquet, se termine. Ce parti était agonisant et j’aime dire qu’à l’époque, je montais dans une sorte de Titanic politique. J’ai adhéré à ce parti en connaissance de cause et par conviction. J’ai suivi une dame qui était une guerrière, une combattante et avec beaucoup de convictions. Cette grande dame qu’est Joëlle Milquet m’a donné envie de m’engager. Il faut quand même rappeler que le PSC (puis le cdH) à Molenbeek était quasi inexistant, il était considéré comme un appendice du PS.

Mon arrivée, avec d’autres bien sûr, a fait que nous avons pu mettre le cdH sur une carte politique. On a montré qu’il y avait des gens dans cette formation politique qui avaient la capacité de gérer correctement. Nous avons fait un travail extrêmement important pour les Molenbeekois qui a permis au parti d’avoir une plus grande visibilité et de prendre plus d’ampleur localement en région de Bruxelles-Capitale.

divercite.be : Qui vous accompagnait à ce moment-là ?

Ahmed El Khannouss : On peut les citer nommément :  Joëlle Milquet, Francis Delperée, Marie-Dominique Simonet, Julie Degroote, Hamza Fassi-Fihri. Véronique Lefrancq, Miche Lemaire, Bertin Mampaka, Denis Grimbergh, Benoit Cerexhe, Mahinur Özdemir et bien d’autres… Toutes ces personnes se sont profondément investies pour défendre les véritables valeurs humanistes et nous sommes passés de 6% à 13%. On a connu les moments les plus enrichissants du parti. Puis est arrivé Benoit Lutgen qui voulait marquer le parti de son empreinte.

divercite.be : Et c’est là que les choses ont commencé à changer ?

Ahmed El Khannouss : Oui, surtout avec Mahinur Özdemir et son soi-disant refus de reconnaitre le génocide arménien alors qu’elle s’était clairement alignée sur la position officielle de l’État belge à l’époque. C’était un prétexte pour pouvoir se débarrasser réellement de quelqu’un qui portait un foulard et rien d’autre. Il faut rappeler qu’en 2009, lors de la présentation de la liste, la veille des élections où Mahinur était candidate, 58 personnes présentes sur les 60 avaient validé la liste électorale reprenant sa candidature. L’actuel député fédéral Georges Dallemagne l’a aussi approuvé ! J’ai eu des positions très claires et très tranchées et je rejette encore aujourd’hui ce côté communautariste où l’on va chercher des personnes uniquement pour faire des voix et même parfois des personnes analphabètes qui, une fois élues, doivent juste se contenter de faire office de presse-boutons.

diverCite.be : Selon vous, les Engagés, depuis la mutation du cdH se sont-ils en quelque sorte droitisés ?

Ahmed El Khannouss : Oui et bien avant déjà. Sous l’ère de Benoit Lutgen, nous avons vécu des choses qui étaient tout simplement abominables. Beaucoup de gens se sont interrogés sur la dureté de mes propos, mais je vais vous donner trois exemples parmi tant d’autres. Nous avions à l’époque les vœux de rentrée parlementaire en présence de représentants de la presse. Le parti avait réservé pour cela un restaurant près du Palais de Justice de Bruxelles et tous les députés étaient conviés. À chaque table, journalistes et députés étaient mélangés. À un moment, je constate que l’on retire le nom de la députée Mahinur Özdemir sur une des tables. Je pense alors qu’elle est malade et je lui téléphone. Là, elle me répond que le Président du parti Benoit Lutgen, via le secrétaire général de l’époque, lui a demandé de ne pas venir parce qu’il ne voulait pas qu’une femme voilée se retrouve avec des journalistes, ce qui m’avait poussé à provoquer un incident en dénonçant cette décision que j’ai qualifié d’islamophobe.

divercite.be: vous avez d’autres exemples ?

Ahmed El Khannouss : La nomination d’un échevin d’origine marocaine à Charleroi après le départ, en 2014, d’une échevine cdH. Une cabale au sein du parti a été mise en place à son encontre. On n’en voulait pas, mais il a quand même été désigné et le parti a dû s’incliner. Lorsque l’échevin en question prendra ses fonctions, dans le bureau de son prédécesseur (elle aussi une élue cdH), il retrouvera une farde oubliée là,  avec son nom annoté dessus. C’était un dossier complet reprenant des informations sur lui, sa famille, son orientation religieuse, son adresse, les gens qu’il fréquente, etc. C’était un dossier digne de la Stasi est-allemande, pour justifier qu’il ne puisse pas avoir accès à un échevinat. Cet élu cdH, a compris à ce moment-là pourquoi toutes les portes se refermaient malgré son engagement sans compter en faveur du parti, ses compétences et ses soutiens dans la population. Lors d’une réunion en juin 2022, j’ai demandé à Maxime Prévot de faire une enquête afin de s’assurer que ces méthodes indignes de notre État de droit ne se reproduisent plus, il m’a répondu que ces faits s’étaient produits sous l’ancienne présidence et qu’il ne  pouvait donc plus agir (sic).

divercite.be : Il y a aussi une anecdote en lien avec l’ex-députée Mahinur Özdemir, aujourd’hui ambassadrice de la Turquie à Alger. 

Ahmed El Khannouss :Exactement, cela s’est passé en 2018. Deux dames qui sont membres de ma section locale portent un bandana comme couvre-chef. L’une est Belge de souche et convertie à l’islam, l’autre est Belge d’origine congolaise et chrétienne. Cette dernière est décédée aujourd’hui d’un cancer (paix à son âme), maladie qu’elle avait déjà pendant la campagne de 2018 et qui explique pourquoi elle portait un bandana. A l’époque, nous préparions la campagne, imprimions les affiches, les fascicules, etc. Quand le président de l’époque de la section molenbeekoise du cdH me téléphone et me dit «Ahmed, il y a une merde, le secrétaire général veut me voir, apparemment Benoit Ludgen ne veut pas de femmes voilées sur les affiches» (gardant probablement des séquelles de l’élection de Mahinur Özdemir au Parlement bruxellois) pensant que les deux candidates étaient de confession musulmane. J’étais hors de moi et après avoir eu des échanges très vifs et très durs, le parti a fait machine arrière. C’est là que j’ai réalisé que l’islamophobie était ancrée parfois au plus profond de certains au sein même du Centre Démocratique Humaniste.

diverCite.be: vous avez aussi mal digéré la gestion des affaires liégeoises dans le dossier Publifin-Nethys ? 

Ahmed El Khannouss : À l’époque, j’avais pris la parole au Parlement bruxellois pour défendre le choix du parti de «retirer la prise» du gouvernement wallon au nom de la bonne gouvernance. Je le regrette aujourd’hui, car je ne connaissais pas les détails de ce dossier. Pour moi, c’étaient les socialistes qui avaient une fois de plus contourné les règles et que certains s’étaient enrichis au passage. Je prends donc la parole en séance plénière et je défends alors le fait que Benoit Lutgen change de majorité en Wallonie. J’apprends ensuite que l’échevin qui avait dénoncé tout cela et qui est un membre du cdH (ndlr: Cédric Halin) est intimidé par le parti. Pire encore, j’apprends que le président du Comité de vigilance de l’époque (qui avait exclu Mahinur Özdemir du parti) était impliqué et percevait des sommes démesurées. Et donc nous-mêmes qui donnions des leçons de morale au monde politique étions impliqués là-dedans en mettant en difficulté un gouvernement et par conséquent la population. Des proches des deux présidents successifs étaient impliqués dans ce scandale et ils n’étaient pas sans connaitre la place qu’ils occupaient dans ces structures et où ils s’enrichissaient de manière tout à fait contestable.

divercite.be : Vous évoquiez aussi la prise de parole dans les médias de Mahinur Özdemir.

Ahmed El Khannouss :Mahinur Özdemir avait donné deux interviews très bien menés où elle parlait d’économie, d’environnement et des commissions auxquelles elle assistait au Parlement. Sa photo apparait alors en première page avec son foulard. Au même moment, les deux bourgmestres cdH de Jette et de Berchem font une sortie programmée où ils attaquent frontalement le parti et la présidente Milquet en disant qu’elle n’avait plus sa place et devait quitter la présidence. J’arrive au bureau politique, je m’installe, et j’entends Benoît Lutgen, alors secrétaire général du parti, dire qu’il trouve anormales les sorties médiatiques de la députée Mahinur Özdemir et qu’elle aurait du informer le service communication du parti avant chaque interview. Il relève cela, mais rien n’est dit sur les deux bourgmestres en question, qui sont les amis du futur Président, lorsqu’ils s’en prennent à la présidente de l’époque. Des exemples de ce type, je pourrais vous en citer des dizaines qui ont souvent provoqué des tensions en interne.

divercite.be : comment voyez-vous l’avenir des Engagés ?

Ahmed El Khannouss : Les très nombreuses personnes qui ont quitté le parti et qui vont encore le quitter le font parce que celui-ci est malade et qu’il connait des problèmes structurels graves. Que ce soit au niveau de son orientation idéologique marqué par la droitisation, sa communication, etc. Toute maladie sécrète des symptômes et le populisme, mais aussi l’islamophobie de certains, avalisés par le parti, sont les conséquences de ce mal profond. Tant que la maladie ne sera pas soignée, le parti continuera à sombrer pour un jour tomber dans les oubliettes de l’histoire.

 

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