Que se passe-t-il à l’Exécutif des Musulmans de Belgique? 

Si la complexité caractérise nos institutions belges, il y en a une qui n’échappe pas à la règle: l’Exécutif des Musulmans de Belgique. Cette institution, aujourd’hui dans la tourmente médiatique, accumule, depuis sa création, drames et psychodrames politico-médiatiques.

Cet organe, reconnu officiellement par un arrêté royal belge en mai 1999, est l’interlocuteur des autorités belges pour les questions liées à la gestion du temporel du culte musulman. En d’autres termes, c’est surtout un organe chargé de gérer des questions pratiques (financement des lieux de culte, enseignement de la religion, etc.). Il est le fruit d’une longue réflexion débutée neuf ans plus tôt. A l’époque, le gouvernement belge met en place une instance qu’il nommera avec peu d’humilité et beaucoup d’idéal :  « Conseil provisoire des sages pour l’organisation du culte islamique en Belgique ». C’était sans compter, déjà, sur les ambitions personnelles et les dissensions communautaires qui ne quitteront jamais les murs de l’organisation. En 1993, ce Conseil cède finalement la place à une « Assemblée générale des musulmans de Belgique (AGMB) ». Après moult débats internes, une assemblée constituante, avec pour mission la construction d’un premier Exécutif provisoire, se met en place. En novembre 1994, l’Etat belge le reconnait officiellement et le charge d’être son interlocuteur sur les questions liées à la pratique de l’islam en Belgique.

La fonction de l’organe doit servir à la reconnaissance des communautés islamiques locales. La mise en place effective de l’Exécutif  prendra encore plusieurs années. La régionalisation partielle de la compétence en 2002 et des tensions (encore) au sein de l’Exécutif ralentiront le processus de mise en place et de fonctionnement.

Il est utile de rappeler qu’en Belgique, six cultes sont officiellement reconnus, en plus de la laïcité organisée: le catholique romain, le protestant, l’anglican, l’israélite, l’orthodoxe et le musulman. La conséquence pratique de cette reconnaissance consiste pour l’Etat à financer certains aspects des frais de fonctionnement des cultes.

Entre défiance, suspicion et provocation, l’EMB est régulièrement la cible de détracteurs aussi bien en interne qu’en externe.

L’Exécutif des Musulmans de Belgique bénéficie d’une subvention fédérale plutôt confortable : 583.000 € dont 165.000 € servent au frais de fonctionnement de la Grande Mosquée de Bruxelles. Cette subvention étatique est néanmoins conditionnée, aucun double financement n’est possible. Bien que la Constitution belge organise la séparation de l’Etat et des cultes, l’EMB, aux yeux de nombreux musulmans, est perçu comme un organe qui ne serait que pure émanation de l’Etat fédéral et donc assujetti à sa volonté (critique déjà formulée en son temps par l’Assemblée Générale des Musulmans de Belgique l’AGMB).

La Région de Bruxelles-Capitale verse également une subvention facultative de 50.000 €. Cette somme sert aux frais de fonctionnement de la Grande Mosquée de Bruxelles. Autant dire que la comptabilité de l’institution est scrutée à la loupe.

« Ces 500.000 euros nous allons les trouver nous-mêmes. Nous ne sacrifierons pas notre autonomie »

C’est en ces termes que Mehmet Üstün, le président de l’EMB depuis mai 2018,  s’est exprimé ce mardi dans la presse flamande. Il répondait ainsi au Premier ministre Alexander De Croo qui, le 7 octobre, à la Chambre, avait pointé des malversations touchant l’Exécutif. A cela, l’EMB répond que les comptes de l’institution sont contrôlés annuellement par un réviseur d’entreprise agréé, par le SPF Justice, l’Inspection des Finances et la Cour des comptes.

Si l’Exécutif des Musulmans de Belgique s’émancipe des subventions publiques, c’est évidemment une autre dynamique qui prend place, comme le déliement de la pression étatique sur les choix des représentants à valider par le gouvernement, après rapport détaillé et conditionné de la sureté de l’Etat.

En septembre dernier, trois membres de l’Exécutif ont constaté qu’une modification des statuts de l’ASBL Collège de l’EMB a été effectuée pendant une assemblée générale à laquelle ils n’avaient pas été convoqués. Dans la foulée, les membres « oubliés » ont sollicité le tribunal de l’entreprise de Bruxelles pour demander la désignation d’ un administrateur provisoire. Les trois membres observent également que des nominations et des démissions d’administrateurs surviennent sans qu’aucune annonce n’ait été faite au préalable.  Selon BX1, c’est la raison pour laquelle ils se sont tournés vers le tribunal : « dans le but de rétablir une gestion démocratique et transparente». L’Exécutif nie toutes les accusations.

L’EMB en plein travaux sur le renouvellement de ses instances.

La pandémie avait fortement ralenti les travaux de réforme internes. L’EMB a mis en place une commission de concertation qui, selon les déclarations de M. Üstün à La Libre, travaille « à la préparation et la mise en place d’une formule qui devrait donner l’occasion à notre culte d’autofinancer son fonctionnement à travers la contribution de notre communauté ».

Dans un Communiqué le 7 octobre dernier, l’EMB contestait les accusations de « magouilles » et assurait qu’il travaillait sereinement pour son renouvellement.

« La sérénité est une conquête » affirmait l’écrivain français André Maurois.

Elle semble illusoire pour l’Exécutif des Musulmans de Belgique qui, depuis sa création, n’a cessé d’être pris dans la tempête. C’est un dérèglement quasi-permanent qui aura ponctué ces trente dernières années. Turbulences, accusations de mauvaise gestion, opprobre qui éclabousse Mehmet Üstün accusé de jouer un « rôle important » dans la diffusion d’idéologies extrémistes depuis la mosquée de Heusden-Zolden dans le Limbourg. Avant lui déjà, Salah Echallaoui,  proche de l’ambassade du Maroc en Belgique, devenait président de l’Exécutif des musulmans de Belgique non sans être soupçonné de favoriser les associations islamiques et les enseignants proches de l’administration marocaine.

Salah Echallaoui succédant lui-même à Nourredine Smaïli qui révélait dans une interview accordée à la chaine de radio Bel-RTL en janvier 2015 être d’accord avec les idées d’Eric Zemmour sur sa vision assimilationniste des populations étrangères « Ou ils s’assimilent ou ils partent » avait-il confié au journaliste . Si l’on remonte plus loin dans le temps, Nordin Maloujahmoum, le président de l’EMB en septembre 2004, avait été accusé puis innocenté, de détournements de fonds de l’institution.  Le siège était alors situé  place Rouppe à Bruxelles et avait fait l’objet d’une perquisition policière. L’affaire avait fait grand bruit à l’époque.

Que se passe-t-il à l’exécutif des musulmans de Belgique ? Une quête d’un modèle de gestion adapté à la diversité des courants, des théologies, des idéologies et des ambitions collectives superposées aux ambitions personnelles. Une volonté de laisser une porte ouverte sans la proposer béante au tout venant. Un égard à sonder toutes les vagues pour éviter le reproche du manque de loyauté. Une formule pour fédérer un milieu religieux et socio-culturel en crise, à l’agonie pour les plus pessimistes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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