Rencontre avec Isabelle Seret, sociologue clinicienne, elle accompagne les familles concernées par l’engagement d’un des leurs dans l’idéologie djihadiste

Divercite.be a rencontré Isabelle Seret, intervenante en sociologie clinique, elle est formée à la victimologie appliquée. Aujourd’hui, elle accompagne des familles concernées par la radicalisation violente et des personnes victimes d’attentats pour les mobiliser dans des programmes de prévention. Elle accompagne aussi des personnes victimes et des auteurs de violence intrafamiliale.

divercite.be : Isabelle Seret, parlez-nous un peu de vous ?

Isabelle Seret : J’ai commencé comme journaliste à la RTBF,  puis j’ai eu l’opportunité d’aller vivre à l’étranger. 4 ans au Proche-Orient, 2 ans en Arménie, une année au Burundi. Quand je suis rentrée en Belgique, j’avais expérimenté la rencontre de l’autre via un média qui est la radio puis la rencontre de l’autre via la méthodologie du récit de vie qui est un temps long. J’avais envie de poursuivre dans ce temps long que le journalisme n’offre plus pour aller à la rencontre des gens et de ce qui fait société finalement. Je me suis intéressée à ce moment-là à la sociologie clinique qui est une approche qui invite l’individu, produit d’une histoire, à devenir le sujet de celle-ci. Quand on travaille en sociologique clinique on repart de cet existentialisme sartrien : « Être sujet, c’est parvenir à faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous ». Je me suis formée à la victimologie appliquée parce que la plupart des personnes que je côtoyais avaient des vécus avec des contenus traumatiques.

En 2012, 2013, il y a eu les révolutions arabes et le départ de jeunes en Syrie. J’ai vécu 4 ans là-bas au Proche-Orient et je suis sensible à ce qui s’y passe. Je me suis rendue au Forum social mondial à Tunis pour participer à ce mouvement qu’on pensait être de grande liberté. Par la suite, deux  jeunes sont partis de la commune de Schaerbeek, des mineurs et cela m’a vraiment touchée.

divercite.be : De là son apparus vos premiers questionnements ?

Isabelle Seret : Je me suis dit : « Qu’est-ce qui pousse deux jeunes qui sont nés en Belgique, qui ont une éducation dans une bonne école, à  investir leur valeur ailleurs dans un combat qui n’est pas le leur ? Pourquoi ne le font-ils pas ici contre la pauvreté ou le racisme, etc. » J’ai alors bénéficié d’une subvention de la commune de Schaerbeek pour faire une recherche sur l’engagement des jeunes dans l’idéologie djihadiste qui a donné lieu à un premier travail qui s’appelle : « Rien à faire, rien à perdre » et qui donne lieu à des animations dans les écoles et en IPPJ.  En rencontrant les jeunes, j’ai rencontré les familles et j’ai vu la détresse dans laquelle elles étaient. La honte, la culpabilité, la perte de confiance dans leur capacité éducationnelle. En 2016, on a créé un groupe avec Vincent de Gaulejac, mon collègue professeur émérite de Paris 7, sur « face à la honte, entre histoire personnelle et collective ».

Cinq semaines après les attentats du 22 mars, une des mamans du groupe, Saliha Ben Ali, participait à une marche avec une personne victime de l’attentat de Bruxelles. Elles tenaient chacune les manches d’une banderole où était inscrit «Retissons du lien » et  j’avais trouvé cela très symbolique parce qu’elles étaient obligées d’avancer ensemble au même rythme pour qu’on puisse voir  le message. J’ai pensé alors : « toutes les personnes victimes ne sont pas dans la haine et  la vengeance ! ». Certaines sont dans une démarche de compréhension ou sur un chemin de reconstruction ou encore de réparation. Et c’est comme cela qu’est née l’idée de créer le groupe « Retissons du lien ».

                                       «  Penser ensemble pour agir en commun »

divercite.be : 10 ans plus tard, des éléments de réponse au phénomène des départs ?

Isabelle Seret : Avec Vincent, on a publié un livre  aux éditons Odile Jacob qui s’appelle « Mon enfant se radicalise ». Nous avons beaucoup entendu parler à l’époque de «vide existentiel », mais pour nous il s’agissait plutôt « d’un trop-plein ». Un trop plein de choix. Les jeunes rencontrés étaient perdus entre un désir de liberté de conscience (revendiquer leur choix, leur liberté, etc.) et une angoisse face à la perte de sens. Qui croire ? Que croire ?

divercite.be : Une anecdote à nous raconter ?

Isabelle Seret : Je me souviens de Marie, qui était mineure lorsqu’elle s’était engagée. Elle disait qu’elle était perdue, même dans son identité de femme. Elle avait alors, toujours selon elle, trouvé un apaisement dans l’idéologie parce qu’elle ne devait plus se demander si elle devait travailler, comment elle devait s’habiller, si elle devait avoir des enfants, etc. Avec son engagement dans la mouvance, tout était clair :  » je savais comment mhabiller, je savais ce que javais à faire, quel était mon rôle :  faire des enfants pour le califat ! » On est passé d’une société où les rôles de chacun étaient plus ou moins clairs et attribués à une société où on nous fait croire qu’on est capable de faire ce qu’on veut comme on veut,  libéré de toute contrainte.

divercite.be : Vous aviez aussi un contact avec les familles ?

Isabelle Seret: Quand on travaillait avec les mamans sur plusieurs générations, on voyait vraiment que pour toutes, c’était un schéma assez similaire. Des grands-parents qui avaient vraiment travaillé pour élever leurs enfants. Et le souci premier, c’était manger. L’accès à l’eau, à l’éducation… Mais le contexte des années 1970 n’est plus celui des années 2020. On traverse de multiples crises et ces jeunes n’ont pas l’espoir de se projeter comme ont pu l’être leurs parents et sans doute que les projets que portent leurs parents pour eux leur apparaissent être un leurre. L’ascension sociale n’est plus là et tout le monde se sent complètement floué et perdu dans cette situation.

divercite.be : Parlez-nous de cette  association de faits « Retissons du lien » ?

Isabelle Seret : Le groupe est composé de trois représentations de la société : les intervenants de la  première ligne,  des parents dont un des enfants s’est engagé dans l’idéologie djihadiste et parfois de manière violente, et des personnes victimes des attentats de Bruxelles et Paris. Les victimes, je les ai contactés et j’ai contacté des personnes victimes qui s’étaient déjà exprimées dans les médias en me disant qu’elles avaient déjà fait un travail pour pouvoir s’exprimer dans l’espace public. Je n’ai reçu aucun refus. Certaines personnes victimes m’ont répondu : « cest trop tôt pour moi » ou « je me suis déjà engagée dans dautres choses, mais je vous soutiens », mais personne ne m’a raccroché au nez. Ce groupe a commencé en mars 2018. Nous étions neuf, on se réunissait une journée toutes les six semaines. Petit à petit, l’idée de divulguer notre initiative est arrivée. On a fait une première présentation en mars 2019 à Schaerbeek. Pour certaines personnes, ça a été un aboutissement et pour d’autres, le début de quelque chose et ce début de quelque chose, c’était l’envie d’agir.

Le message était que toutes les familles concernées ne sont pas complices ou terroristes et que toutes les personnes victimes n’étaient pas dans la haine, ni la revendication et que faire société ensemble était plus important que la haine, le rejet de l’autre et la discrimination.

divercite.be : Vous venez de publier un nouveau livre « Chez moi vit la violence » aux éditons La manufacture de livre. Parlez-nous de votre deuxième axe de travail, les violences intrafamiliales ?

Isabelle Seret : j’accompagnais des équipes qui travaillent avec des personnes victimes de violence intrafamiliale, essentiellement des femmes, et une de ces équipes a un Centre d’accueil pour femmes, une sorte « d’hôtel social » où elles arrivent parfois avec des enfants, après avoir été victimes de violence. Cette structure s’est dit que finalement qu’il serait temps d’aller aux sources de la violence, c’est-à-dire de travailler avec les auteurs. On a donc ouvert un centre d’hébergement pour les auteurs de violences intrafamiliales où les hommes sont essentiellement adressés par le parquet avant ou après un séjour pénitentiaire. Ils ont soit un allègement de leur peine à un moment donné avec parfois un bracelet électronique. Ils viennent au centre parce qu’obligés par la justice ou de manière spontanée. La structure accueille aussi des femmes auteures de violence. Je pense que c’est une thématique qui peut être plus difficile à aborder parce que les hommes victimes sont dans l’ombre. Mon objectif était qu’ils reconnaissent que leurs actes étaient répréhensibles. Qu’ils apprennent à déceler leur émotion et les signes qui les conduisaient à être violents et  finalement de trouver des palliatifs à leurs violences.

Toutes les informations sur le livre «  Chez moi vit la violence » ici

 

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