La révélation Mohammed Ouahbi

Il a suffi de deux petites minutes. Deux minutes pour que Saibari catapulte le ballon au fond des filets écossais, et pour que les Lions de l’Atlas s’installent dans le match avec la sérénité de ceux qui savent déjà où ils vont. Un but, une victoire, trois points. Et la confirmation de plus en plus éclatante que Mohammed Ouahbi, l’homme aux grandes lunettes, est peut-être bien l’entraîneur que le Maroc attendait sans le savoir.

L’héritage impossible

Reconnaissons-le : lorsque Walid Regragui annonce sa démission au début de l’année 2026, personne n’y croit vraiment. Ou plutôt, personne ne veut y croire. En trois ans et demi à la tête de la sélection nationale, Regragui a réussi l’impossible : qualifier le Maroc en demi-finale de la Coupe du Monde 2022 au Qatar — une première historique pour une sélection africaine —, avant de façonner une nouvelle identité collective, faite de maîtrise tactique et d’une communication frontale, ambitieuse, qui tranchait avec les discours convenus de ses prédécesseurs. Le visage des Lions de l’Atlas après Walid n’est plus le même qu’avant.

Et c’est précisément ce qui a rendu son départ si douloureux. Sa démission est intervenue dans un contexte particulièrement tumultueux. La finale de la CAN 2025, disputée à domicile, s’était soldée par une défaite 0-1 face au Sénégal — une blessure d’orgueil pour tout un peuple. Mais la saga ne s’est pas arrêtée là : la CAF finit par octroyer la victoire 3-0 au Maroc sur tapis vert, après l’interruption controversée du match par les Lions de la Téranga. Une décision contestée par le camp sénégalais devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS), dont la sentence définitive n’est toujours pas rendue à l’heure où les Lions entament cette Coupe du monde. Le Maroc est ainsi champion d’Afrique en titre et en sursis à la fois — une situation kafkaïenne qui n’avait pas besoin d’une crise à la tête de la sélection pour se compliquer davantage.

C’est dans ce contexte instable que Regragui, épuisé mentalement et émotionnellement selon ses proches, officialise son départ. La Fédération Royale Marocaine de Football, d’abord prompte à démentir les rumeurs, finit par accepter la séparation.

Le temps des conciliabules

Sous l’autorité de Fouzi Lekjaa, à la fois Président de la FRMF et Ministre délégué chargé du Budget, de longs conciliabules s’engagent. La succession de Regragui est un dossier brûlant, et personne ne veut se tromper. Le Maroc co-organise la Coupe du Monde 2030, et celle de 2026 est là, imminente, sur le sol américano-canado-mexicain.

Deux noms s’imposent naturellement dans les discussions. Tarik Sektioui, d’abord, est celui que tout le monde désigne. Ancien international marocain, il a réalisé un triplé aussi discret que remarquable : victoire à la CHAN avec le Maroc, médaille de bronze aux Jeux Olympiques de Paris 2024, puis triomphe à la Coupe Arabe en décembre 2025.

Mais la FRMF ne parvient pas à s’entendre avec Sektioui. Elle lui propose un contrat court, limité au seul Mondial 2026 — une mission sans lendemain, aux antipodes des cycles longs accordés à ses prédécesseurs Regragui, Halilhodzic ou Renard. Sektioui, qui aspire à un projet structuré, décline. Quelques semaines plus tard, il prend les rênes de la sélection omanaise. Le favori s’en va sans même avoir commencé.

L’outsider à lunettes

Mohammed Ouahbi, lui, n’était qu’un outsider dans ce grand remue-méninges. Certes, il venait de remporter la Coupe du Monde U20 avec les Lionceaux, au Chili, en octobre 2025 — un titre qui avait fait le tour des réseaux sociaux marocains. On célébrait les jeunes pousses, les Zabiri, Maama, Gessime et consorts, plus que l’homme qui les avait guidés.

Avec ses lunettes trop grandes pour son visage, Ouahbi fait presque figure de nerd dans le monde viril des entraîneurs prétendants diriger la sélection. Issu du centre de formation d’Anderlecht, homme de système plutôt que de vestiaire, il n’a jamais connu les projecteurs de la grande scène internationale en tant que joueur. Son CV est celui d’un bâtisseur patient, discret, travailleur — exactement le profil que l’on ne choisit pas en temps de crise, quand la pression est maximale.

Et pourtant, le 22 mars 2026, la FRMF l’annonce officiellement à la tête de l’équipe nationale A. La surprise est totale. Certains s’interrogent. D’autres s’inquiètent. Sur les réseaux sociaux, les sceptiques sont nombreux. On lui reproche son manque d’expérience au plus haut niveau, son profil de formateur, son relatif anonymat. Il fallait oser.

Ouahbi, lui, n’est pas du genre à se laisser impressionner. À peine nommé, il constitue son staff avec méthode : il intègre notamment João Sacramento, technicien portugais passé par le PSG et Tottenham, qui apporte un regard neuf et une connaissance fine des joueurs évoluant dans les grands championnats. Le message est clair : Ouahbi ne fait pas que prendre un poste, il construit un projet.

Le courage des choix

Avant même de parler de résultats, il faut parler de la liste. Car si Ouahbi a réussi quelque chose d’emblée, c’est d’imposer sa marque dès l’annonce de sa sélection — avec la clarté froide de celui qui sait exactement ce qu’il construit et n’a pas besoin d’explications supplémentaires.

Les absences font autant de bruit que les présences. Hakim Ziyech, héros de l’épopée qatarie, l’homme aux coups francs millimétrés qui avait fait rêver tout un continent en 2022, n’est pas là. Soufyane Boufal non plus, ni Youssef En-Nesyri — le buteur du Mondial. Seuls 10 joueurs sur les 26 ont connu l’épopée du Qatar, ce qui veut dire un taux de renouvellement de 60% de l’effectif. Certaines absences ne manquent d’ailleurs pas de provoquer des levées de boucliers sur les réseaux sociaux. On a rapidement accusé Ouahbi d’ingratitude, d’imprudence, de prendre des risques inconsidérés.

Ouahbi ne s’est pas défendu. Il a expliqué, sobrement, que ses choix s’inscrivaient dans une logique de projet, de profils adaptés à son système, de renouvellement générationnel. Et surtout, il mise sur une nouvelle vague. Ayoub Bouaddi, révélation de ce début de Coupe du monde, Ayoub Maimouni, le milieu d’Eintracht Francfort, révélation de la Bundesliga. Chadi Riad, le défenseur central de Crystal Palace, solide comme un roc en Premier League. Soufiane El Mourabet, le latéral de Strasbourg, qui crève l’écran en Ligue 1. Des noms moins connus du grand public, mais dont Ouahbi connaît chaque nuance de jeu pour les avoir suivis depuis les catégories jeunes.

Boston, 20 juin, 2e minute

Et puis vient la Coupe du Monde. Le Maroc accroche le Brésil sur un score de 1-1 lors du premier match de groupe — un résultat qui fait déjà beaucoup de bruit. Carlos Ancelotti lui-même avait désigné les Lions comme « le principal adversaire » de sa Seleção dans la poule.

Face à l’Écosse ce 20 juin, le scénario est idéal pour les Lions. Saibari ouvre le score dès la 2e minute, dans un Gillette Stadium qui explose. Ce but précoce installe le Maroc dans une posture de gestion maîtrisée, loin de l’effervescence des premiers matchs mal contrôlés. On reconnaît là la patte d’un entraîneur qui a travaillé les principes de jeu plus que les émotions.

Deux matchs pour faire taire les sceptiques

En deux sorties seulement, Mohammed Ouahbi a rendu les critiques muettes. Un nul arraché face au Brésil, puis cette victoire propre, maîtrisée contre l’Écosse. Quatre points en deux matchs, un bilan parfait, une qualification pour les huitièmes de finale qui se dessine avec évidence.

Ce qui frappe surtout, c’est la manière. Le Maroc d’Ouahbi n’est pas une équipe qui subit, qui bricole, qui survit. C’est une équipe qui joue avec des principes clairs, qui presse haut, qui récupère vite, qui transitionne intelligemment. On reconnaît la patte du formateur, de l’homme qui a passé des années à enseigner le football à des jeunes plutôt qu’à gérer des égos. Les joueurs l’ont suivi. Et le résultat est là. Reste à le confirmer sur la durée de l’épreuve.

Ceux qui réclamaient un grand nom, une figure médiatique, un profil bankable, ont eu leur réponse sur le terrain. Jusque là Ouahbi n’avait jamais cherché à occuper le devant de la scène. La discrétion a peut-être été sa plus grande force.

L’homme aux grandes lunettes a peut-être bien un grand avenir devant lui. Au Maroc, on commence à le regarder différemment. Avec curiosité, d’abord. Avec admiration, ensuite. Et avec cette conviction qui s’impose désormais, match après match : Ouahbi n’était pas le choix par défaut. Il était le bon choix.

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