À Ceuta, la mort d’Ayoub révèle une autre histoire des migrations marocaines… et interpelle l’Europe

Par Chadia Arab et Hassan Bousetta, texte initialement publié sur le site du Club de Médiapart

Ayoub Beniz avait vingt-neuf ans. Il gagnait sa vie en tenant un petit point de vente de tacos à Beni Ayatt, dans la région de Béni Mellal-Khénifra, à 600 km de Ceuta. Titulaire d’un baccalauréat, il faisait partie de cette jeunesse marocaine qui, sans être la plus pauvre, peine à transformer ses efforts en perspectives d’avenir. Comme beaucoup d’autres, il avait entendu les rumeurs circulant sur les réseaux sociaux : il serait possible de rejoindre Ceuta. Il est parti avec son jeune frère. Ayoub est mort en mer. Son frère a été renvoyé chez lui.

Derrière les dizaines de morts de Ceuta se cachent autant de trajectoires individuelles. Pourtant, dans le débat européen, ces vies disparaissent rapidement derrière les images spectaculaires de « vagues migratoires », de « pression aux frontières » ou d’« assauts » contre l’Europe. Ces catégories disent peu de celles et ceux qui prennent la route. Elles disent encore moins des profondes transformations des migrations marocaines au cours des dernières décennies.

Comprendre ce qui s’est joué à Ceuta suppose de replacer cet épisode dans une histoire beaucoup plus longue. Car les migrations marocaines vers l’Europe n’ont jamais été figées. Elles ont constamment évolué au rythme des transformations économiques, sociales et politiques qui ont affecté les deux rives de la Méditerranée.

De la migration ouvrière aux mobilités contemporaines

La première grande séquence migratoire s’ouvre dans les années 1960. L’Europe des Trente Glorieuses manque de bras. Les accords de recrutement se multiplient. Des milliers d’hommes quittent les campagnes du Haut Atlas, du Souss, du Rif ou de l’Anti-Atlas pour rejoindre les mines belges, les usines françaises ou les chantiers néerlandais. Les migrations répondent alors avant tout à une demande de main-d’œuvre industrielle. Nos recherches menées depuis de nombreuses années dans le bassin migratoire de Beni Ayatt montrent cependant que ces départs ne relevaient déjà pas de l’improvisation. Ils s’appuyaient sur des solidarités familiales, des réseaux villageois et des stratégies collectives d’investissement. Derrière chaque départ existait un projet, souvent porté par toute une famille.

À partir des années 1990, une deuxième séquence s’impose progressivement. Les destinations se diversifient. L’Espagne et l’Italie deviennent de nouveaux pôles d’attraction. Les secteurs de l’agriculture, du bâtiment, de l’hôtellerie ou des services recrutent une nouvelle génération de travailleurs marocains. Dans le même temps, le durcissement progressif des politiques migratoires européennes rend les traversées plus dangereuses. C’est l’époque où s’impose la figure du harrag, celui qui « brûle » les frontières autant que les papiers.

Aujourd’hui, une troisième séquence est en train de s’écrire. Le Maroc est devenu simultanément un pays d’émigration, de transit et d’immigration. Il occupe également une position centrale dans la politique européenne d’externalisation du contrôle des frontières. Mais, surtout, les profils migratoires se transforment. Les jeunes candidats au départ sont souvent plus diplômés que leurs aînés, davantage connectés aux réseaux numériques, plus mobiles et plus ouverts à une pluralité de destinations. L’Europe ne constitue plus l’unique horizon. Le Canada, les pays du Golfe ou certaines économies asiatiques entrent désormais dans leurs stratégies de mobilité.

Une constante demeure pourtant à travers ces trois générations : les migrants ne sont jamais de simples victimes passives des circonstances ou des passeurs. Ils construisent des projets, évaluent des risques, mobilisent des ressources et prennent des décisions. Les formes de cette capacité d’agir évoluent avec le temps.

Ayoub, Badr et les autres, ou la fin des idées reçues sur les migrations marocaines

La trajectoire d’Ayoub illustre cette réalité. L’homme n’était ni un décrocheur scolaire ni un candidat permanent au départ. Son projet migratoire est né de la rencontre entre des difficultés économiques réelles et la circulation, sur les réseaux sociaux, de rumeurs laissant croire qu’un passage vers Ceuta serait momentanément possible.

Le parcours de Badr révèle une autre facette de ces nouvelles migrations. Âgé de 21 ans et diplômé en soins infirmiers, il apprend l’allemand pour répondre aux besoins de recrutement du secteur de la santé en Allemagne. Après avoir essuyé de nombreux refus de candidature au Maroc, il réoriente son projet vers l’Italie, où un ami lui conseille de se former à la coiffure, un métier également recherché. Sa famille accepte d’investir près de 11 000 euros pour financer son contrat de travail et les démarches administratives. Son itinéraire montre une remarquable capacité d’adaptation : il ajuste sa formation, développe de nouvelles compétences et oriente ses choix en fonction des opportunités offertes par les marchés du travail européens.

Ce parcours et tous les autres que nous avons étudiés déconstruisent les représentations les plus répandues des migrations contemporaines. Ils montrent des jeunes qui se forment, investissent dans leur avenir, mobilisent leurs réseaux et élaborent des stratégies complexes de mobilité. Ils ne cherchent pas seulement à fuir des difficultés économiques. Ils aspirent à une vie qu’ils espèrent plus autonome, plus ouverte et plus digne. Pour reprendre les mots de la sociologue Leïla Bouasria[1], ils cherchent avant tout à devenir pleinement des bnadem (littéralement des fils d’Adam), c’est-à-dire des êtres à part entière, reconnus dans leur dignité et leur capacité à choisir leur propre destin.

Ces trajectoires nous invitent ainsi à déplacer le regard. Elles montrent moins une rupture qu’une profonde transformation des migrations marocaines. Comme leurs aînés partis travailler dans les mines belges ou les usines françaises, ils mobilisent les ressources dont ils disposent pour construire leur avenir. Ce qui a changé n’est pas tant l’aspiration à la mobilité que les compétences mobilisées, les horizons envisagés et le contexte politique dans lequel ces projets prennent forme. Elles rappellent aussi que la mobilité internationale ne résulte pas seulement de la pauvreté ou du désespoir, mais également de l’élargissement des aspirations individuelles dans des sociétés elles-mêmes en pleine transformation.

Ceuta, révélateur des contradictions européennes

C’est précisément à partir de cette transformation qu’il devient possible de relire autrement la crise de Ceuta. La crise appelle en effet un changement de perspective. Ce qui apparaît à première vue comme un drame humanitaire constitue également un révélateur. Les événements de Ceuta ne disent pas seulement quelque chose des migrations marocaines ; ils révèlent aussi les limites des catégories avec lesquelles l’Europe continue de penser son voisinage méridional.

Dans le même temps, l’Europe entre dans une période où le vieillissement démographique, les pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs en tension (agriculture et soins aux personnes notamment) et la recomposition des rapports de puissance autour de la Méditerranée rendent de plus en plus difficile le maintien d’une approche exclusivement défensive des migrations. Les impératifs économiques, démographiques et géopolitiques dessinent progressivement une réalité qui ne coïncide plus avec les catégories dominantes du débat public.

L’Europe au pied du mur

Il ne s’agit évidemment pas de nier les défis que posent les migrations contemporaines. Les États ont la responsabilité de maîtriser leurs frontières, de lutter contre les réseaux criminels qui exploitent les candidats à l’exil et de garantir la confiance des citoyens dans les politiques publiques. Mais cette exigence de contrôle ne saurait constituer à elle seule un projet politique. À long terme, aucune politique migratoire ne peut être durable si elle ignore les dynamiques économiques, démographiques et géopolitiques qui rendent les mobilités non seulement possibles, mais souvent nécessaires.

Ceuta nous invite ainsi moins à défendre une frontière qu’à repenser le fonctionnement d’un espace euro-méditerranéen dont les interdépendances sont déjà devenues structurantes. Cela suppose d’ouvrir davantage de voies de migration légale, de favoriser la circulation des compétences, de renforcer les coopérations, et de construire avec les pays du Maghreb une relation fondée moins sur la seule logique du contrôle et de la sous-traitance que sur celle d’un partenariat stratégique. Car les crises comme celle de Ceuta ne disparaîtront pas avec quelques kilomètres supplémentaires de barrières ou de grillages. Elles continueront de se reproduire aussi longtemps que la politique persistera à ignorer les transformations profondes de notre voisinage. L’enjeu n’est donc pas seulement migratoire et sécuritaire. Il est aussi humain et géopolitique. Il consiste à savoir si l’Europe choisira de répondre à ces mutations par le repli ou par l’invention d’une nouvelle ambition euro-méditerranéen, fondé sur la reconnaissance d’interdépendances devenues irréversibles.

[1] https://enass.ma/se-sentir-bnadem-une-lecture-citoyenne-des-departs-vers-bab-sebta/

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