Derrière la crise humanitaire à Sebta

Ce qui s’est joué sous nos yeux et sur nos écrans à Sebta (Ceuta), ces derniers jours, est une crise humanitaire et migratoire d’une ampleur incontestable. Des dizaines de milliers de candidats à l’émigration sont entrés dans la ville sans que les gardes-frontières espagnols aient été en mesure de les arrêter. Plus d’une soixantaine de décès sont malheureusement à déplorer. Les capacités d’accueil ont rapidement atteint leurs limites et les autorités locales ont dû faire face à une situation d’urgence avant que la pression retombe le lendemain avec l’évacuation volontaire d’un grand nombre de ces personnes.

Sebta n’en est malheureusement pas à son premier épisode de cette nature. La ville a déjà été confrontée au cours des trois dernières décennies à plusieurs reprises à des arrivées massives et incontrôlées de migrants. La séquence actuelle n’a pas manqué de provoquer des réactions innombrables dans des registres divers. Les images donnent à voir une confrontation entre deux États et une souveraineté territoriale espagnole bafouée. Elles mettent en scène un Maroc traversé de fortes attentes sociales et un avant-poste espagnol de 85.000 âmes qui subit une déferlante humaine qu’il n’a plus les moyens de gérer.

Le caractère spectaculaire de ces images que les réseaux sociaux ont circulé dans le monde entier à une vitesse instantanée et conduit à des réactions émotionnelles à chaud qui, par la force des choses, passent à côté de l’essentiel. En Europe, elles alimentent le récit fantasmé dont certains responsables de la droite et de l’extrême droite européennes sont friands : celui d’un bras de fer diplomatique entre une Espagne laxiste dans sa politique migratoire et un Maroc exerçant un chantage migratoire sur l’ensemble de l’Union européenne. Les déclarations de la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, qui évoque la possibilité de demander l’exclusion de l’Espagne de l’espace Schengen, illustrent cette tentation de réduire cette crise migratoire à une simple défaillance du contrôle des frontières ou à un différend entre États. Au Maroc, la réception est différente mais doit également être questionnée. Elle est dans l’ensemble très embarrassée par cette mise en scène d’une jeunesse marocaine dénuée et appauvrie et suscite une large incompréhension parmi les élites du pays et bien au-delà. Beaucoup s’interrogent sur les raisons qui ont mené le pays dans cette situation vécue comme un échec. Ces lectures, tant européennes que marocaines, sont pourtant trompeuses.

Le moment que nous venons de vivre possède ses caractéristiques propres que peu d’observateurs au Maroc ou en Europe perçoivent ou soulignent. C’est pourtant dans ces moments de crise qu’il faut tenter de comprendre froidement ce qui est réellement à l’œuvre. Ce qui se joue aujourd’hui à la surface de l’actualité est révélateur de mutations plus profondes : les politiques publiques n’ont pas suivi le rythme d’une intégration économique de plus en plus poussée. Les véritables tensions ne naissent pas fondamentalement de la confrontation entre deux souverainetés, mais du décalage croissant entre une économie euro-méditerranéenne de plus en plus intégrée et des politiques migratoires qui restent largement nationales.

Rappelons que l’Espagne connaît l’une des croissances les plus soutenues de la zone euro. Son PIB a progressé de 2,8 % en 2025 et son économie a créé plus de 605 000 emplois, soit davantage que l’augmentation de sa population active sur la même période. Autrement dit, l’économie espagnole crée aujourd’hui plus d’emplois que le nombre de nouveaux actifs qui entrent sur son marché du travail, ce qui explique les tensions de recrutement observées dans de nombreux secteurs. Le gouvernement a d’ailleurs engagé une vaste opération de régularisation de près de 500 000 personnes afin de répondre aux besoins persistants de nombreux secteurs. Dans le même temps, Madrid continue de renforcer le contrôle de ses frontières extérieures, conformément aux orientations de l’Union européenne en matière de protection des frontières extérieures communes.

Le Maroc connaît, lui aussi, une séquence économique remarquable. Avec une croissance de 4,9 % en 2025, il est devenu en 2026 la première puissance industrielle du continent africain, devant l’Afrique du Sud. Ce changement est intervenu en moins de deux décennies. Les investissements ont progressé de plus de 16 %. Les grands chantiers d’infrastructures, la préparation de la Coupe du monde 2030, les ports, les lignes ferroviaires, les énergies renouvelables et la reconstruction après le séisme d’Al Haouz de 2023 expliquent en grande partie cette dynamique. Pourtant, cette réussite ne se traduit pas encore par une amélioration comparable du marché du travail. Le chômage demeure autour de 13 % de la population active et atteint près de 35 % chez les jeunes.

Ce diagnostic a été formulé bien avant la crise par le gouverneur de la banque centrale marocaine, Abdellatif Jouahri, et il est particulièrement éclairant. Ce n’est pas la croissance qui est en cause, mais sa capacité à créer des emplois. Dans son dernier rapport annuel, il observe que le contenu en emploi de la croissance s’est sensiblement affaibli. En d’autres termes, le Maroc produit davantage de richesse, mais chaque point de croissance génère aujourd’hui moins d’emplois qu’auparavant. En 20 ans, le ratio croissance-création d’emploi a été divisé par quatre. Les grands investissements publics ont permis d’accélérer la transformation du pays, mais ils ne pourront durablement soutenir, à eux seuls, la création d’emplois. Le véritable enjeu est désormais de voir le secteur privé prendre le relais, investir davantage et créer des emplois durables. C’est un enjeu pour le secteur privé national mais aussi européen, qui gagnerait à accompagner ce mouvement.

Cette évolution est d’ailleurs enclenchée depuis peu par plusieurs pays partenaires européens. Bien avant la crise, l’Espagne a décidé d’approfondir son partenariat économique et de renforcer ses investissements productifs au Maroc. Les deux pays ont créé une Haute Commission de coopération afin de développer les investissements productifs, les infrastructures, l’innovation et l’intégration des chaînes de valeur. Madrid mobilisera jusqu’à 800 millions d’euros de financements pour accompagner les investissements des entreprises espagnoles au Maroc. La France, de son côté, s’apprête à conclure un ambitieux traité d’amitié avec Rabat. Plus récemment encore, lors de sa visite officielle à Rabat en 2026, le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a annoncé la volonté des deux pays de hisser leurs relations économiques afin de faire de la Belgique l’un des dix principaux partenaires commerciaux du Royaume. Cette évolution est révélatrice : partout en Europe, le Maroc est désormais considéré comme un partenaire économique, industriel et stratégique à prendre en considération. L’Union européenne ne se contente donc plus de traiter le Maroc comme un voisin distant. Elle est progressivement amenée à le considérer comme un partenaire industriel indispensable à sa propre compétitivité.

Ces deux réalités, l’ouverture économique et la fermeture à la mobilité, sont au cœur des tensions que nous vivons.L’Europe manque de travailleurs et le Maroc doit, de son côté, créer davantage d’emplois de qualité pour une jeunesse de mieux en mieux formée. Le bât blesse parce que la mobilité légale reste insuffisamment organisée alors même que les économies des deux rives sont de plus en plus intégrées. C’est sans doute là que se trouve la véritable leçon de la crise de Sebta. Nous avons construit un espace euro-méditerranéen où les marchandises, les services et les capitaux, circulent de plus en plus librement. La régionalisation des chaînes de valeur post-COVID19 a renforcé cette dynamique. Mais la fragilité du moment actuel est que nous n’avons pas construit avec la même détermination un espace de mobilité professionnelle qui réponde aux besoins des économies des deux rives. Nous n’avons pas suffisamment organisé la circulation légale du travail. C’est ce décalage que Sebta met aujourd’hui crûment en pleine lumière.

La réponse à ce type de crise ne réside donc ni dans l’illusion d’une fermeture hermétique des frontières, ni dans l’abandon de toute régulation de la mobilité humaine. Elle suppose une coopération plus ambitieuse entre les deux rives: davantage d’investissements privés européens qui créent des emplois au Maroc, davantage de mobilité professionnelle organisée vers l’Union européenne, davantage de formation et une lutte déterminée contre les réseaux de passeurs.

L’avenir des relations euro-marocaines se joue en partie dans des événements comme ceux de Sebta et il dépendra surtout de notre capacité à construire un espace économique capable d’organiser la prospérité et la mobilité avec autant d’efficacité que nous avons organisé la libre circulation des biens, des services et des capitaux. La Méditerranée peut continuer à être organisée comme une ligne de séparation. Mais elle peut aussi (re)devenir un espace d’échanges plus équilibré, plus harmonieux et une zone de prospérité partagée. Le Maroc, l’Espagne et, plus largement, l’Union européenne doivent choisir s’ils veulent continuer à grandir dos à dos ou apprendre à grandir côte à côte.

Sebta est probablement moins une crise de souveraineté bafouée qu’une prise de conscience qu’à l’heure de la globalisation, l’Union européenne et son pourtour méditerranéen, pour le dire de manière très familière, mangent à la même table et dorment dans le même lit. Sebta nous invite à redéfinir le règlement d’ordre intérieur de nos espaces communs et à faire le constat lucide d’une gestion politique et institutionnelle des relations euro-marocaines (et plus largement euro-méditerranéennes) encore inachevée à l’heure où nos interdépendances économiques sont déjà structurelles et qu’elles sont appelées à se renforcer davantage encore à l’avenir.

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