Entretien avec Abdel Serghini, réviseur d’entreprises : « Il n’y a jamais eu autant d’offres d’emploi, de possibilités et d’opportunités que durant cette période que nous traversons »

 

divercite.be a rencontré Abdel Serghini, réviseur d’entreprises dont les bureaux sont à Asse dans le Brabant Flamand.

Ce Belge né au Maroc, polyglotte ( il parle cinq langues en plus du Darija), accompagne des entreprises dans le contexte de missions liées aux audits ou aux conseils fiscaux notamment.

Marié et père de famille, il est aussi profondément impliqué en tant que citoyen en signant régulièrement des cartes blanches. Abdel Serghini  est également membre du Collectif Laïcité Yallah créé en novembre 2019 à l’initiative du Centre d’Action Laïque.

Entretien : 

divercite.be : Abdel Serghini où êtes-vous né ?

Abdel Serghini : Je suis né à Casablanca, mais mes parents ont très vite déménagé pour la ville de Fès où j’ai grandi. Puis, après mes études secondaires, j’ai quitté le Maroc, j’avais alors 19 ans. Je suis d’abord arrivé en Allemagne où j’ai fait mes études supérieures. J’y ai ainsi rencontré celle qui allait devenir ma femme. Je l’ai alors suivie en Belgique où j’ai poursuivi mes formations d’expert-comptable et de réviseur d’entreprises. Cela fait donc presque 25 ans que je suis en Belgique.

Comment vous apparait ce pays dans lequel vous vivez aujourd’hui ?

Abdel Serghini : La Belgique est un pays formidable. Mon expérience en Allemagne était enrichissante, mais je dirais qu’il y a une différence entre les deux pays pour la question qui pourrait nous intéresser ici, celle de l’intégration. Je pense que la Belgique est un pays offrant plus de facilités, particulièrement en ce qui concerne le volet social de l’intégration. L’Allemagne, que je connais bien et que j’adore, est un pays où l’intégration professionnelle est facile, mais où l’intégration sociale est plus compliquée par endroit.

En Belgique, l’interculturalité est une réalité du quotidien. Il suffit de voir, par exemple, l’importance de la communauté italienne en Wallonie dont certaines villes seraient quasi vides sans elle. De même, que serait Bruxelles sans les Turcs, les Marocains, les Espagnols, les Portugais … ?  La Flandre n’est pas en reste non plus. On ne le dit pas suffisamment, mais la Belgique intègre facilement. Elle le doit à son histoire et à sa propre communautarisation, qu’on veut parfois diaboliser, mais qui est un atout en réalité.

divercite.be : Vous sentez-vous proche de la communauté marocaine de Belgique ?

Abdel Serghini : En réalité, je ne me sens pas intégré dans la communauté marocaine puisque je suis arrivé très tardivement en Belgique et que j’ai immédiatement gagné le monde de travail à Bruxelles où j’ai été le premier réviseur d’entreprises d’origine marocaine à avoir prêté serment. Mais les choses ont changé, et très vite. En 20 ans, beaucoup de choses se sont passées et la génération qui me suit est mieux intégrée. Il est clair que je n’ai pas eu l’opportunité de côtoyer la première génération de Marocains en Belgique. Aussi et pour être honnête, je ne suis pas non plus un adepte du communautarisme.

divercite.be : Pensez-vous que les 3e et 4e générations de l’immigration connaissent moins ou plus de difficultés que celles qui les précèdent ?

Abdel Serghini : Je pense que ces deux générations ont tous les atouts entre les mains. La crise économique dont on n’arrête pas de parler est à mon sens pleine d’opportunités. Ces jeunes ont beaucoup plus de chances et pour diverses raisons. L’accès à l’instruction, par exemple, que leurs ainés n’ont pas toujours eu. Les droits dont ils jouissent quand on sait que ceux qui les précédaient étaient des étrangers à qui des portes étaient fermées par force de loi.

Aujourd’hui, les mêmes lois sont faites pour tout le monde. Que certains ne veuillent pas les respecter, c’est autre chose, il n’en demeure pas moins qu’ils se mettent hors la loi.  Je suis un homme proche des entreprises depuis 20 ans. Grâce à mon métier, je peux vous assurer qu’il n’y a jamais eu autant d’offres d’emploi, de possibilités et d’opportunités que durant cette période que nous traversons.

divercite.be : Alors, justement, puisque nous connaissons cette période d’opportunités, cela veut-il dire aussi que le profilage racial est un leurre ?

Abdel Serghini : Non, ce n’est pas un leurre, mais parfois gonflé et survendu pour des objectifs idéologiques ou politiques. Vous savez, depuis la première génération de l’immigration, il y a toujours eu des obstacles, mais si on se focalise sur l’obstacle on ne verra pas les voies parallèles et les solutions. Le délit de faciès existe, il a toujours existé et il existera toujours malheureusement, mais il n’est pas toujours celui auquel on pense. Les possibilités de le surmonter sont beaucoup plus nombreuses aujourd’hui puisque la loi et les institutions sont du côté de l’égalité et sanctionnent concrètement les agissements inégalitaires. Ceci me semble être un élément très important.

divercite.be : Les choses sont-elles les mêmes selon que l’on soit une fille ou un garçon ? Et je vais même plus loin, une fille voilée ou une fille non voilée ?

Abdel Serghini : Je pourrais penser que les filles sont plus chanceuses dans le monde du travail. L’expérience qui est la mienne m’y incite souvent. La raison me diriez-vous ? Et bien quelles que soient leurs origines, il faut reconnaître que les femmes ont souvent des capacités sociales supérieures à celles des hommes. Dans une économie axée sur les services, les capacités sociales sont, dans bien des cas, plus importantes que les capacités techniques. Je parle ici de manière générale et d’un ressenti.

divercite.be : Divercite.be a publié un article le 3 août dernier reprenant une étude publiée dans la revue européenne de sociologie qui affirme que « les femmes musulmanes voilées sont plus discriminées que les musulmanes non voilées » en tous les cas dans les trois pays choisis pour l’étude : L’Espagne, l’Allemagne et la Hollande. D’après vous, qu’en est-il en Belgique ?

Abdel Serghini : Il y a certainement discrimination en Belgique aussi. Mais je suis aussi un homme proche des chefs d’entreprises. Si vous avez un patron qui vous dit : « Écoutez, moi, ça ne me pose aucun problème. Chacun peut penser ce qu’il veut, mais quand on est au travail, nous devons respecter une neutralité dans nos interactions avec nos clients, fournisseurs, partenaires et entre collègues », il pourrait ajouter : « Je n’autoriserai jamais à un de mes employé(e)s de se présenter au travail avec une casquette, un jean ou avec tatouage ostentatoire. »

Donc, ce n’est pas forcément discriminatoire, en tous les cas pas dans son esprit. Pour moi au-delà de cela, la vraie question reste : « quelle est la place de ce qu’on qualifie de religieux dans nos interactions et dans la société en général, en dehors de la sphère spirituelle, sachant que la religion aime se mêler de la politique ? »

divercite.be : Nous avons des groupes commerciaux comme Ikea, suédois, ou la chaine de magasins Action, Hollandais, qui autorisent le port du voile de leurs employées et d’autres, comme Carrefour, par exemple, qui l’interdissent. Peut-on affirmer que c’est une question de mentalité qui oppose les pays nordiques à ceux du sud de l’Europe ?

Abdel Serghini : Pour moi, ce n’est pas une question de nationalité, mais de culture d’entreprise. Chaque entreprise à sa propre culture qui n’a strictement rien à voir avec l’origine de ses actionnaires ou des fonds d’investissement qui sont derrière. Je pense qu’une entreprise se crée sa propre culture. Mais il ne faut pas sous-estimer, même dans les exemples que vous avez cités, l’interaction avec le client et l’environnement immédiat.

Le client fait partie de la culture d’entreprise. Le client d’Ikea et l’atmosphère d’Ikea sont différents de ceux de Carrefour pour citer vos exemples. Ces sensibilités-là ont leur importance. Nous sommes parfois des consommateurs très étonnants et complexes. Ce qui pourrait ne pas poser un problème dans les allées d’Ikea pourrait en poser dans celles de Carrefour pour la même personne.

Les entreprises sont des organes logiques qui interagissent continuellement avec leur environnement. C’est chaque fois un univers avec ses impératifs, ses interactions, ses « joueurs » qui, aussi bizarre que cela puisse paraître, changeront de comportement sociologique, placés dans un autre milieu. C’est très simpliste, voire démagogique, de dire « Et puisque cela marche ici, cela marchera là-bas aussi ».

divercite.be : Revenons à vous et à votre métier de réviseur d’entreprise, vous passionne-t-il toujours autant ?

Abdel Serghini : Je pense que je suis né pour faire ce métier. J’ai toujours aimé les entreprises qu’elles soient publiques ou privées. J’avais quelques facilités dans certaines matières, notamment les mathématiques parce qu’on manipule énormément les chiffres, mais un réviseur d’entreprises pratique également plusieurs branches du droit, notamment le droit des sociétés et le droit fiscal. Le métier est très enrichissant, mais pas toujours facile.

Au-delà des compétences techniques, des compétences de «gestion de situations diverses et stressantes» sont requises. Si le réviseur agit souvent dans des contextes soumis à des cadres législatif et normatif stricts, l’apport intellectuel est omniprésent.

Aucun dossier ne ressemble à un autre et le contact avec tellement d’entreprises de tout type apporte un enrichissement permanent forçant une gymnastique cérébrale continue. Contrairement à une réputation qui a la peau dure, le métier est accessible, je n’arrête pas de le dire à mes étudiants.

Il est, à mon humble avis, à la portée de tout diplômé de l’enseignement supérieur à condition évidemment d’accepter de travailler pour réussir ses examens. Il y a beaucoup de possibilités dans la profession et je profite de cette ouverture pour lancer un appel aux candidats potentiels.

 

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