Premier roman de Baya Streiff « Les hasards exagérés » ou le destin bousculé d’une fille de harki

Baya Streiff travaille à la protection judiciaire de la jeunesse de Paris. Elle y est chargée des questions relatives à la laïcité, à la citoyenneté et sur l’accompagnement des professionnels en charge des mineurs de retour de zones ou poursuivis pour association de malfaiteurs terroristes. Baya publie aux Éditions 7e Ciel son premier roman : « Les hasards exagérés ». 

Entretien : 

divercite.be : Ce roman raconte l’histoire d’une famille qui aura été victime de la guerre d’Algérie, dans le camp de ceux qui n’ont ni perdu ni gagné : les Harkis. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour mettre sur papier cette histoire tragique ?

Baya Streiff : Il me faut  d’abord préciser que ce roman n’est pas autobiographique, mais une fiction, même si j’ emprunte parfois à mes  expériences passées. J’ai voulu rendre leur voix aux « taiseux », victimes de l’histoire que l’on voudrait oublier, mais qui, telle une grenade dégoupillée, finit par tout emporter. J’ai voulu aussi explorer la question identitaire au travers du choc et de l’enrichissement de deux cultures, où désirs et culpabilités s’enchevêtrent et nous  enserrent tel un nœud coulant. Farouchement décidée à s’émanciper, Mona, l’héroïne, cherche à conjuguer le sort pour se construire un avenir plus serein et plus ouvert. Le livre décrit une destinée brisée, où l’amour se niche là où on ne l’attend pas et fait émerger une irrésistible envie de vivre.

Le hasard et les secrets sont  la clé de voûte et le fil conducteur de mon roman qui sème, tels des cailloux blancs formant des pistes de réflexion que chacun est libre d’interpréter.

divercite.be : Vous racontez ici un père particulièrement violent et cruel. Qu’est-ce qui selon vous peut susciter autant de haine chez un père ?

Baya Streiff : C’est  un père à l’apogée de sa colère. Le père de Mona a comme perdu la mémoire depuis la traversée de la Méditerranée qui signe un point de rupture fatal: le bleu du ciel s’est transformé en noir profond. Traversée sans retour, sentiment d’avoir été abandonné sur le quai et qui engendre une impossible réconciliation. Sa voix a été étouffée par l’Histoire, laissant chacun orphelin de son passé familial, une famille en proie aux espoirs et désillusions d’une époque… Ses cris de révolte s’expriment par une violence incontrôlable. J’ai trouvé passionnant de se plonger sur les «perdants» et de tenter de comprendre ce qui les contraint dans cet immobilisme. le cataclysme sanguinaire de la guerre d’Algérie a généré des solitudes frôlant les abîmes et la folie. Ce qui conduit le père de Mona au suicide.

divercite.be : La mère de Mona aura été victime de son mari, mais aussi de ses enfants pourquoi ce manque de communication ?

Baya Streiff : Le manque de communication au sein de cette famille est fortement lié à une pudeur exacerbée qui se niche partout et tout le temps. L’atmosphère devient étouffante. J’ai voulu aborder un sujet aigu, qui entremêle les thèmes de la radicalisation, des préjugés et de la religion «déviée». Le doute qui ronge Mona et qui provoque son entourage pour les sortir de leur torpeur où tous sont certains de détenir la vérité. L’imperméabilité entre la sphère privée et la sphère publique  provoque un sentiment vacillant entre «ombre et lumière» où la douleur initiale de l’exil façonne à jamais un rapport au monde brisé. À travers ce livre, j’ai été poussée par une sorte de devoir de récit. C’est aussi la question de savoir ce que l’on fait de cette mémoire captive et mutique : comment arracher le voile qui gangrène les relations?

divercite.be : Mona est une jeune femme qui se bat, qui tient bon malgré les écueils qu’elle connait et qui en aurait fait fléchir tellement d’autres, d’où tient-elle cette force ?

Baya Streiff : Mona vit au sein d’une famille dysfonctionnelle où les secrets prennent le pas sur  les sentiments et leur dévoilement.  Dans ce roman, je me suis amusée avec les similitudes des préjugés qui se font jour malgré la différence du milieu social, l’entremêlement des points de vue qui pourtant trouvent toujours un trait d’union. J’ai conçu ce roman comme un grand voyage, celui de la thématique fondamentale du «  connais-toi toi-même » et à partir de la rencontre de l’autre, qui n’est souvent que soi-même… Comme le sont quasiment toutes les mythologies ou les légendes fondatrices du monde, le mythe d’Er, précisément, illustre à quel point, aussi ascensionnel ou descensionnel que puisse être le parcours, il arrive toujours un moment où l’être  doit opérer le chemin inverse.

Le « fatum »( le destin) intègre l’initiative humaine dans l’entrelacs des séries causales tout en plaçant haut l’exigence de lucidité, afin de se délivrer des emprises immédiates, des crispations identitaires dérisoires. C’est prendre la mesure de la finitude des choses. J’adore cette phrase de Spinoza qui me guide depuis toujours et que je cite dans le roman : «tu dis que tu as choisi cette idée parce qu’elle est bonne. Sache qu’en réalité, tu dis qu’elle est bonne parce que tu l’as choisie ». Cette phrase résume à elle seule la difficulté d’être libre.

L’acuité du jugement de Mona, ses amours contrariés l’amènent à se questionner sur son existence et sur la manière de trancher les liens toxiques. Et même si l’altérité de ses rencontres ne disparaît jamais, celles- ci la remettent en mouvement. Son élan et sa force viennent de là. Le roman s’arrête sur le passage sous le bandeau, il aurait tout aussi bien pu finir sur cette question clé (la plus communément posée par les francs-maçons lors de ce passage) : « quels livres emporteriez-vous sur une île déserte?». À cette question, je répondrai sans hésiter : Crime et châtiments, la Divine comédie, le Moine et les Saisons de Maurice Pons.

divercite.be : Que voulez-vous transmettre comme message avec ce roman ?

Exerçant un métier en lien avec la problématique de la radicalisation, j’ai essayé d’apporter des pistes de réflexion sur ce sujet ou comment la foi peut devenir un alibi aux pires instincts. J’ai aussi voulu donner une voix aux voix étouffées de l’Histoire. Je crois au pouvoir des mots…

divercite.be : Des projets ?

Baya Streiff : Hélas, je manque de temps pour écrire. Mais j’aime tellement lire! On n’écrit pas un livre parce qu’il en manque un dans votre bibliothèque, mais parce qu’il s’impose à vous, du moins c’est ainsi que j’ai ressenti cet appel de l’écriture. J’ai commencé à prendre des notes pour mon prochain roman qui évoquera d’ autres domaines, par exemple, la gémellité,  l’imposture, la vérité qui n’est jamais lisse…

Pour «les hasards exagérés», le titre s’est invité comme une évidence, et m’a guidé tout au long de l’écriture, tel un fil d’Ariane.  Je n’ai pas encore de titre pour le prochain, et je ne doute pas que l’écriture viendra dès que je l’aurai trouvé. Peut-être que mon prochain roman s’appellera finalement «la vérité n’est jamais lisse»…

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