Entretien avec Yannick Laude, ancien journaliste et porte parole du député européen Guy Verhofstadt, il publie chez Albin Michel un roman « Raqqa, nid d’espions »

 

Yannick Laude est né en 1959 à Nevers. Journaliste dès 1981, il collabore notamment au Quotidien de Paris, La Croix ou encore Paris Match. En 2004, il rejoindra le Parlement européen à Bruxelles où il deviendra conseiller en communication politique. Pendant 10 ans, il sera également le porte-parole et la plume de l’ancien Premier ministre belge Guy Verhofstadt. Auteur de nombreuses enquêtes journalistiques et de bandes dessinées, il publie deux romans aux éditions Albin Michel. Le dernier en date, « Raqqa, nid d’espions» parait après « Meurtre à Raqqa » en 2019.

divercite.be : Yannick Laude, vous avez été porte-parole de Guy Verhofstadt au Parlement européen (2009-2019) parlez nous un peu de vous ?

Yannick Laude : Je suis un ancien journaliste, arrivé de France à Bruxelles en 1990 pour suivre les Affaires européennes. C’est devenu une véritable passion, au point que j’ai eu l’envie et l’opportunité de passer de l’autre côté de la barrière en 2004 en intégrant le service de presse du groupe libéral. Les premières années m’ont un peu déçu. Puis a été élu, au Parlement européen, Guy Verhofstadt en 2009, qui a pris la tête du groupe. Je l’avais bien connu comme journaliste car c’était quelqu’un de très engagé sur l’Europe et je suis ainsi devenu son collaborateur direct.

divercite.be : Vous venez de publier aux éditions Albin Michel « Raqqa, nid d’espion ». C’est votre deuxième fiction après « Meurtre à Raqqa » en 2019. Pourquoi cette envie de poser vos personnages en Syrie?

Yannick Laude : Deux raisons m’ont conduit à m’intéresser de près à la Syrie, au point de vouloir écrire sur le sujet. La première est professionnelle. Verhofstadt a cherché, assez vainement malheureusement, à sensibiliser l’UE à la révolution syrienne et à la nécessité d’aider au renversement de Bachar al-Assad. Je me souviens particulièrement d’une audition qu’il a organisée à Strasbourg en mars 2013 – alors que Raqqa venait de tomber entre les mains de la rébellion – avec le général Selim Idriss, déserteur de l’armée loyaliste et alors chef d’état-major de l’Armée Syrienne Libre. La délégation qui entourait Idriss, lui-même alaouite, m’avait beaucoup frappé, avec sa cheffe de cabinet, une femme sunnite non voilée, son porte-parole, un jeune activiste palestinien, et l’on sentait qu’une vraie foi démocratique et pluraliste animait ces gens. Ce jour-là, Idriss nous avait averti : « C’est maintenant qu’il faut nous aider massivement car les islamistes sont en embuscade pour détourner la Révolution syrienne». De fait, un an plus tard il était débarqué alors que les Frères musulmans prenaient le contrôle de l’ASL. C’est aussi le moment où Daesh, plus islamiste que les islamistes, se taillait un territoire sans cesse en expansion.

divercite.be : Vous parliez d’une deuxième raison ?

Yannick Laude : Elle est beaucoup plus personnelle. En janvier 2015, j’ai connu une jeune mère célibataire belgo-algérienne au destin tragique. Asma se retrouvait littéralement à la rue avec sa gamine, après qu’elle ait refusé de suivre son mari faire le djihad en Syrie et que son père, algérien, qui l’avait contrainte à ce mariage forcé, l’abandonne à son sort pour la punir de cette désobéissance. Aucune aide à attendre de sa mère, une gantoise convertie, divorcée, sauf si elle la rejoignait en Arabie Saoudite où elle vivait avec un imam égyptien, lequel avait d’ailleurs violé Asma dans sa jeunesse. Elle était dans une détresse quasi schizophrène, coincée entre sa volonté de s’insérer dans la société belge et de vivre comme une jeune femme normale et une culture religieuse rigoriste très prégnante. Sa fille s’appelait Taymiyyah, du nom du pire théologien médiéval musulman, celui qui allait mettre un terme à l’Islam des Lumières et inspirer 500 ans plus tard Muhammad ibn Abd al-Wahhab. Nous nous sommes fréquentés quasiment un an et à son contact, j’ai découvert un univers parallèle en plein Bruxelles dont j’ignorais alors tout et que le sociologue Gilles Kepel décrit très bien sous le terme de « djihadisme d’atmosphère ». A la fin, c’est sa mère qui a gagné et elle l’a rejointe à Riyad. Cette expérience m’a beaucoup appris et fait comprendre la gravité de la crise spirituelle que traversait alors l’Islam sunnite et qui, hélas, demeure largement d’actualité.

divercite.be : Bien que romancée, l’histoire est basée sur des faits réels, comment avez vous travaillé la construction d’une fiction à partir d’une réalité aussi complexe ?

Yannick Laude: Travaillant en service de presse, j’ai un accès privilégié à l’information. Jusqu’en 2014, il y avait encore des journalistes à Raqqa ou du moins, les journalistes avaient des sources. Après, les sources se sont taries, soit parce que les Syriens qui collaboraient avec la presse avaient quitté la ville, soit parce qu’ils avaient été emprisonnés ou exécutés. L’action de mon premier roman, « Meurtre à Raqqa », se déroule à l’été 2013, « Raqqa, nid d’espions » en janvier-février 2014, deux périodes encore bien documentées. Concernant la ville elle-même, je me suis appuyé sur des ouvrages la décrivant et racontant son histoire millénaire et Google Map m’a permis de me promener de rue en rue.

divercite.be: Votre personnage Merwan Millet, policier kurde agent double, incarne finalement assez bien la complexité humaine dans une atmosphère de chaos et de guerre. Comment avez-vous construit sa personnalité ?

Yannick Laude : Sans surprise, les lecteurs qui me connaissent vous diront que Merwan, c’est moi. C’est me prêter un courage que je n’aurais peut-être pas autant que lui en étant concrètement confronté aux Daeshiens et aux situations inextricables où je le place. Mais c’est vrai que nous partageons beaucoup de traits de caractère, un certain désabusement, qu’on peut appeler cynisme, compensé par une forte dose d’humour noir, mais avec le désir, toujours, de donner sa chance à chacun de démontrer que le monde n’est pas si pourri que çà et que le meilleur est toujours possible.

divercite.be : Le contexte syrien se prête parfaitement à ce roman d’espionnage qui nous tient de bout en bout, envisageriez vous un long métrage de fiction ?

Yannick Laude : Franchement, je l’adorerais. Mais à ce stade mon éditeur n’a pas encore su convaincre un producteur.

divercite.be : Quels sont vos projets éditoriaux ?

Yannick Laude : Tout va bien sûr dépendre du succès de ce roman. L’épilogue peut laisser supposer une suite. Je l’ai déjà en tête. Au printemps 2014, Daesh n’en est encore qu’aux prémices de ses sanglantes conquêtes. A l’été, al Baghdadi va subjuguer le monde en s’emparant de Mossoul et en proclamant le Califat de sinistre mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

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