Pourquoi Poutine a déjà perdu ! Par le lieutenant général e.r. Guy BUCHSENSCHMIDT

Guy Jean Tony Buchsenschmidt, général de l’armée belge, ancien commandant du Corps de réaction rapide européen (Eurocorps) et collaborateur rédactionnel régulier de divercite.be, nous propose son analyse des derniers développements de la guerre en Ukraine. 

Guy Buchsenschmidt
Guy Buchsenschmidt

Au travers du brouillard de la guerre en Ukraine, on peut légitimement se demander qui a gagné, et qui a perdu. Indubitablement, Poutine a perdu sur six tableaux :

Sur le plan diplomatique, la tentative d’invasion et de conquête totale de l’Ukraine se solde pour le maître du Kremlin par un cuisant échec. La position de la Russie sur la scène internationale en général et à l’ONU en particulier est désormais durablement et profondément fragilisée. L’OTAN est maintenant ragaillardie et il est même question d’une possible adhésion de la Finlande et de la Suède, deux pays traditionnellement neutres. L’Union européenne a affiché une solidarité qui vaut d’être soulignée, sous la houlette d’un Président Macron qui est pleinement dans son rôle. Une opportunité de repenser une Défense européenne jusqu’à présent fragile et trop dépendante du parapluie américain. Les Occidentaux se sont bien gardés de s’aventurer directement en Ukraine, mais ils ont délivré aux forces ukrainiennes un appui considérable, en armes et munitions particulièrement, mais aussi en monnaie sonnante et trébuchante. Constat stupéfiant : même l’Allemagne aura livré des armes. Inimaginable avant le conflit…

Même constat navrant au plan stratégique : l’espoir d’une guerre (dite par pudeur « opération spéciale ») fraîche et joyeuse est resté lettre morte. Non, les jolies Ukrainiennes en costume traditionnel n’accueilleront pas les envahisseurs avec des bouquets de fleurs, mais plus vraisemblablement en treillis militaire et équipées d’armes antichars portables. Manifestement, Poutine a eu les yeux plus gros que le ventre, probablement mal informé par des collaborateurs qui n’en mènent pas large. Il est contraint, dorénavant, de revoir en profondeur ses « buts de guerre ».

Au niveau tactique, les forces russes ont montré de graves faiblesses, dans tous les domaines : matériels, doctrines d’emploi, moral, logistique, coordination et transmissions notamment. Des colonnes entières de véhicules blindés ont été taillées en pièces par des combattants ukrainiens mobiles, courageux et utilisant remarquablement le terrain, notamment dans les zones urbaines. Détail piquant : des véhicules russes ont été récupérés par les Ukrainiens et remis en ordre de bataille. Oui, on avait surévalué le potentiel de l’armée russe, comme on l’avait fait avec l’Irak de Saddam Hussein. L’Histoire repasse les plats…

La guerre de la communication a été gagnée, sans nul doute, par le Président Zelensky. Une communication offensive, pertinente, usant judicieusement de tous les vecteurs, canaux et réseaux disponibles. Très habilement, il s’est adressé aux instances gouvernantes de plusieurs pays occidentaux, en personnalisant chaque fois ses éléments de langage. Oui, décidément, Zelensky excelle dans l’art périlleux de la communication. À l’opposé, Poutine est resté de marbre dans sa tour d’ivoire, imposant aux médias russes des éléments de langage qui ne trompent personne, dès lors qu’ils relèvent d’une propension au mensonge grossier et au déni qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer. À titre d’exemple, la communication russe à propos de la destruction du croiseur Moskva en Mer noire se passe de commentaires. Rapidement relayées par toutes sortes de réseaux, certaines images insoutenables trahissant la sauvagerie de la soldatesque russe et des mercenaires de Wagner pèseront lourd dans l’après-guerre. Il est malaisé de se faire une idée précise de ce que le citoyen russe de base pense de cette guerre, tant la propagande est active, et la répression impitoyable. Mais certains signes montrent que la façade est en train de se fissurer, avec la montée en puissance, timide, mais réelle, d’une opposition populaire.

Sur le plan du droit, la position de Poutine est devenue intenable. Il est de plus en plus question de massacres de masse, de tortures, de viols et de pillages. Le terme de « génocide » est régulièrement cité et l’ombre de la Cour pénale internationale plane avec une insistance croissante sur les dirigeants russes, mais aussi sur la tête de chefs militaires dûment identifiés.

Dans le domaine économique, à n’en pas douter, seule la Chine tire son épingle du jeu. Les sanctions imposées par les Occidentaux à la Russie vont toucher les privilégiés du régime, dont les biens et les avoirs sont confisqués ou gelés. Les classes moyennes verront leur niveau de vie s’effondrer. Au bas de la pyramide, il ne restera au paysan des steppes que ses yeux pour pleurer. Des entreprises occidentales basées en Russie mettront la clé sous le paillasson, et dans la foulée, ce seront autant d’emplois perdus ou menacés. Les portions de territoire pris par les Russes s’apparentent à un champ de ruines et il faudra des sommes colossales (sur fonds propres, vraisemblablement) pour remettre en état les infrastructures, les usines, les voies de communication, les réseaux de distribution d’eau et d’électricité, les structures administratives, les structures médicales, etc. Côté ukrainien, la solidarité des Occidentaux va jouer à plein, quitte à creuser encore des déficits budgétaires déjà colossaux. Les représailles économiques du Kremlin à notre encontre ne doivent pas être sous-évaluées. Nous aussi, nous allons en payer le prix et l’addition risque d’être salée (à la pompe, notamment, mais pas seulement). Bref, un gâchis inouï.

Poutine pourrait-il aller plus loin ? Il est permis d’en douter. Globalement, l’intervention russe est un échec et le Kremlin devrait en tirer les enseignements, même si les discours officiels loueront la bravoure des troupes russes. Il devrait se garder, dans tous les cas, de poser le pied dans un pays affilié à l’OTAN. Le cas échéant, l’article 5 du traité de l’Alliance atlantique serait appliqué et l’OTAN devrait réagir militairement, sans quoi c’est sa crédibilité et son existence même qui seraient en jeu. Sur le plan purement militaire, la Russie ne fait pas le poids face à une coalition dont les moyens matériels et humains sont nettement supérieurs et dont les capacités en renseignement sont inégalées. Reste la carte du nucléaire, brandie par le Kremlin à plusieurs reprises. Il ne faut pas exclure la possibilité que Poutine, acculé dans ses derniers retranchements, y recoure, dans un ultime accès de folie.  Ce serait alors la fin d’un monde : le nôtre et le leur. Oui, décidément, Poutine a déjà perdu, mais nous ne sortirons pas indemnes de ce conflit absurde…

Par lieutenant général e.r. Guy BUCHSENSCHMIDT

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3 thoughts on “Pourquoi Poutine a déjà perdu ! Par le lieutenant général e.r. Guy BUCHSENSCHMIDT

  1. Excellente analyse. Il faut savoir que tous les discours de Zelensky sont rédigés par son épouse bien documentée sur chaque pays à qui elle s’adresse. Un bel exemple de collaboration de la part d’un pays qui ne cesse pas de nous étonner.
    Il faut également souligner l’habileté avec laquelle l’administration américaine a réussi à former une coalition mondiale, ou presque, contre la Russie sans tirer un seul coup de feu. Une méthode bien plus efficace que déclarer la guerre et mettre en branle un arsenal militaire.
    Il faut toutefois se préparer à tendre la main à la Russie lorsqu’elle se sera débarrassée de son dictateur et sa clique.

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