Ihsane Jarfi,10 ans déjà ! Rencontre avec son père Hassan: « Ihsane n’est pas mort parce qu’il était homosexuel, mais parce qu’il y a des homophobes »

Hassan Jarfi

Le 22 avril 2012 disparaissait Ihsane Jarfi. Âgé de 32 ans, il était homosexuel et c’est devant un bar gay de Liège, l’Open Bar, qu’il a été enlevé par quatre hommes qui scelleront son destin quelques heures plus tard. Si Ihsane ne donne plus jamais signe de vie dès le soir du 22 avril, ce n’est que deux semaines plus tard que l’on retrouvera son corps dans un champ.

Battu à mort, l’autopsie révélera dix-sept fractures aux côtes et une agonie qui aura duré entre quatre et six heures. À l’issue du procès aux assises de Liège, les quatre meurtriers seront condamnés. Trois sont reconnus coupables d’assassinat homophobe et écoperont de la prison à perpétuité, alors que le quatrième reconnu coupable de meurtre homophobe est condamné à 30 ans de prison.

À quelques jours du 10 anniversaire de ce drame, nous avons rencontré Hassan Jarfi, le père d’Ihsane, chez lui, dans la région liégeoise. Humble, profond et terriblement meurtri, ce retraité, ancien professeur de religion islamique, évoque pour nous comment avec sa femme Nancy ils vivent une vie sans Ihsane.

Entretien :

Divercite.be : Dans quelques jours, le 22 avril prochain, cela fera 10 ans, jour pour jour, que votre fils Ihsane a été enlevé avant d’être sauvagement assassiné.

 Hassan Jarfi : Oui, nous fêtions l’anniversaire de Nancy, sa maman. Nous l’attendions avant de commencer le repas, mais comme il tardait, nous avons commencé à manger. Pour les gens, cela fait 10 ans, mais pour nous c’était hier. Vous savez, j’ai toujours son numéro de téléphone et il m’arrive encore de l’appeler. Parfois je lui parle dans la voiture et je lui demande des choses. Je l’interroge aussi sur les raisons qui l’ont poussé à accepter de monter dans la voiture de ceux qui le tueront quelques heures plus tard.

Divercite.be : le procès n’a pas révélé le modus operandi des quatre assassins ?  

Hassan Jarfi : Personnellement, j’ai ma propre version. Dans la boîte, il a réalisé qu’il ne restait plus beaucoup de charges à son téléphone. Il appelle alors son frère pour lui dire de venir le récupérer à l’intérieur de l’Open Bar lorsqu’il sera là, au risque de ne plus pouvoir répondre aux appels. C’est alors qu’il voit une jeune fille se faire interpeller par ses quatre futurs meurtriers. Il lui conseille de rentrer dans le bar pour se protéger. Ihsane avait bu un verre et quand cela lui arrive, il perd un peu ses moyens et il se soumet facilement. Les quatre hommes lui proposent de monter dans la voiture et il accepte, pensant que l’échange ne serait pas long. C’est là que le conducteur lui demande de fermer la portière. La porte refermée, la voiture démarre. Je crois que le déclencheur reste cette fille qu’Ihsane « sauve » de leurs griffes et qu’ils ne digèrent pas.

Le meurtre homophobe d’Ihsane a-t-il amené une certaine conscientisation dans votre cercle proche et dans la communauté maghrébine sur les questions de l’homosexualité ?

Hassan Jarfi: Dans mon cercle proche, les gens qui ne sont pas d’accord avec l’homosexualité me respectent parce que j’ai perdu un fils. Maintenant, lorsque je ne suis pas là et qu’ils veulent débattre de l’homosexualité, il n’est pas exclu qu’ils le fassent de manière plus libre. Je ne voudrais pas être pessimiste, mais la seule chose que je peux dire c’est que j’ai perdu mon fils et que je n’ai plus rien à perdre. Je n’ai plus peur de personne et là, je peux faire face à toutes les personnes qui sont contre l’homosexualité. Si je n’avais pas perdu mon fils, j’aurais dû mal. On peut participer à faire changer la mentalité d’une personne, mais vous ne pouvez pas changer la mentalité d’une société entière. On m’a déjà dit par exemple : « Ce qui est arrivé à votre fils, c’est déplorable, c’est triste et je suis contre la violence et le fait d’ôter la vie, etc. » Mais moi je comprends ce sous-entendu : «Il l’a peut-être cherché parce qu’il était homosexuel ? ». Il y a aussi ceux qui disent : « Je ne suis pas d’accord avec les homosexuels, mais ils ont droit à la vie ». Je trouve cette réflexion encore plus terrible.

Vous avez fait un travail d’introspection impressionnant qu’on a pu entendre ou lire dans différents médias. Si Ihsane n’avait pas connu ce destin tragique, ce cheminement aurait-il été le même ?

Hassan Jarfi : Non parce que je me serais consacré à des projets auxquels je pensais comme pouvoir aller quelque temps à l’étranger. Vivre une retraite paisible. Profiter de mes enfants et petits-enfants. Aller chercher le soleil un peu là où il se trouve… La mort de mon fils, c’est une mort qui conditionne ma vie, ma réflexion, mes pensées, mon comportement… C’est triste à dire, mais je dois le remercier, car en fermant les yeux, il a ouvert les miens. Ihsane n’est pas mort parce qu’il était homosexuel, mais parce qu’il y a des homophobes.

Arrivez vous à vous consacrer un peu aux autres de vos enfants ou une partie de vous s’en est définitivement allée avec lui ?

(long silence) Une partie de moi est partie avec lui ! Je suis amputé pour le reste de mes jours. C’est quelque chose que je ne comprends pas. Je ressens de la souffrance et de la douleur, car mon seul lien avec lui reste la souffrance et la douleur. Pour moi, mes enfants et petits-enfants portent avec eux une partie d’Ihsane. Quand tout le monde est réuni, mes quatre enfants et mes dix petits enfants, c’est là que je réalise qu’il manque quelqu’un, qu’il y a un absent, mais en même temps, de cet absent, il y a une part en chacun de ceux présents. Le fait que Nancy, ma femme, soit dans une autre pièce que celle où nous sommes au moment où nous parlons, est une façon pour elle de porter Ihsane. Elle va travailler dans le jardin, elle peint, elle bricole … être dans l’action, c’est sa manière de vivre avec cette absence. La mienne est de continuer à me poser des questions et ce mode de fonctionnement sera le nôtre jusqu’à la fin de nos jours.

« Animals », le film de de Nabil Ben Yadir qui s’inspire de l’histoire d’Ihsane est sortie en mars dernier, comment l’avez vu reçu ?

Hassan Jarfi : J’ai refusé de le voir, mais j’accepte de le défendre lors de débats. Si vous l’ignorez, le titre Animals est inspiré d’une phrase de l’un des assassins qui a dit au juge « Nous ne sommes pas des animals », ce qui en dit long sur eux.

Un film, une pièce, un livre, des rencontres nombreuses pour garder la mémoire d’Ihsane vivante, tout cela vous aide-t-il à gérer la douleur de la perte ?

Hassan Jarfi : J’ai perdu beaucoup d’êtres chers dans ma vie. Mes parents, mes beaux-parents, un frère, un beau-frère… j’ai accepté leur mort parce qu’il y avait comme un ordre des choses. La pensée de la mort de mes êtres chers je l’accepte, mais celle d’Ihsane m’est insupportable. Venir prendre quelqu’un au milieu de la vie, décider de le torturer puis de le tuer, il n’existe ni remède ni thérapie, il n’y a rien. Il faut vivre avec ! La seule chose que je peux faire est d’en parler. Et si on m’empêchait de le faire ici, j’irais le faire ailleurs.

Il y a la fondation aussi que vous avez mise en place quel est son objectif ?

Hassan Jarfi : La lutte contre toutes les discriminations et en particulier celles contre l’homophobie. Notre travail pour l’instant et l’argent que nous avons sert au refuge mis en place. Ce refuge accueille les jeunes qui sont dans la rue à cause de leur orientation sexuelle. Si nous devons définir cela en termes de nuitées par exemple nous les comptabilisons par milliers et il n’y a pas que des Arabes ou des musulmans. Le rejet se fait dans beaucoup de familles, quels que soient l’obédience religieuse et le milieu social.

Ceci dit, la fondation ne peut colmater les brèches de la société. Le Refuge propose des hébergements d’urgence et de transition à des jeunes lesbiennes, gays, bi, transgenres, mais cela se limite à cela. La Fondation devrait pouvoir aller plus loin, mais c’est un projet à long terme.

Beaucoup de projets donc, notamment avec les écoles et un travail avec les parents ?

Hassan Jarfi: Oui, tout cela me prend beaucoup de temps. Je pourrais tout arrêter et me poser dans un coin, mais je ne rendrais pas service à Ihsane. Mon objectif aujourd’hui est que le nom d’Ihsane soit symbole de dignité et de fierté dans toutes les mosquées. Que le drapeau arc-en-ciel soit présent dans les églises, les mosquées et tous les lieux de culte. Que l’imam à la mosquée, dans le discours du vendredi, évoque des arguments contre l’homophobie et cela ne manque dans l’islam.

REFUGE IHSANE JARFI vient en aide aux personnes LGBT (lesbiennes, gays, bi, transgenres) de 18 ans et plus qui se retrouvent sans logement suite à une rupture avec leur milieu social et/ou familial. Vous pouvez les contacter par téléphone, SMS ou via Whatsapp  au numéro d’urgence 0479 15 87 44.   7 jours sur 7.

http://www.refugeihsanejarfi.be/

Le film Animals de Nabil Ben Yadir inspiré du drame de Ihsane Jarfi, les infos ici

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