Rabah Meniker :« La justice française m’a tué et avec moi une partie de ma famille !»

 

                                                                                             Rabah Meniker, photo divercite.be

Rabah Meniker, ce père de famille, ouvrier communal à Bruxelles, a été accusé à tort de complicité d’actes terroristes en 2016 dans le cadre du démantèlement de la cellule d’Argenteuil. Acquitté en avril 2021, il passera néanmoins 4 ans et demi de sa vie en détention préventive.

Le 17 février dernier, nous donnions rendez-vous à Rabah Meniker dans un bistrot de Bruxelles. Nous arrivons les premiers et, très vite, entre un homme au sourire timide, gêné, maladroit. Il s’approche, serre la main, prend place et rapidement se révèle l’homme détruit, passé au rouleau compresseur de « l’injustice justice ». Un homme figé dans le temps et l’espace, en mode survie. La confiance s’installe entre nous. Il commence à se livrer et durant  plus de 2 h il nous raconte son cauchemar sans aucune pause, si ce n’est celle qu’il prend pour boire un peu d’eau.

Tout commence lorsque la police française, le 24 mars 2016, deux jours après les attentats de Bruxelles, arrête Réda Kriket, condamné depuis à 30 ans de prison en appel. Ce franco-algérien, initiateur de la cellule dite d’Argenteuil conservait dans le salon de son appartement, six kalachnikovs, sept armes de poing, 33 chargeurs, des milliers de munitions, des explosifs et 11.000 billes métalliques.

Un homme donc sur le point de mettre en place des actes de décimation dans l’élan des attentats de Paris et de ceux de Bruxelles. Une enquête est lancée, des moyens justifiés sont mis à disposition de la justice et de la police et c’est ainsi que l’on traque toute personne ayant de près ou de loin un lien direct ou indirect avec Réda Kriket.

Les dérives de la justice antiterroriste

Rabah n’est pas un ami de Réda Kriket, juste une vague connaissance avec qui il fait des affaires de loin en loin. Le premier revend des parfums au second qui ne fait pas cas de ses activités terroristes à Meniker, c’est quelque chose que l’on n’avoue pas au premier venu, le risque est trop grand. Quand à Rabah, il ne se doute que ce dandy, en « Prada et Gucci » dont des poupées aux lèvres charnues et aux sourcils tatoués se disputent le bras, est en réalité un islamiste radical et dangereux.

La relation entre les deux hommes est celle d’un vendeur et d’un acheteur, mais ce n’est pas ainsi que la justice française, du moins jusqu’en avril 2021, l’aura compris.

Un coupable désigné

Entre mars 2016 et avril 2021, Rabah Meniker sera donc incarcéré dans plus d’une dizaine de prisons entre la France et la Belgique. Placé, la plupart du temps, à l’isolement dans les quartiers des radicalisés et de haute sécurité. Ses voisins de cellule, et selon les établissements où il aura séjourné, seront des criminels comme Abdelkader Merah, frère de Mohammed, condamné pour  complicité d’assassinats et de tentative d’assassinat ou encore du carolo Fabrice Schobert, l’un des cerveaux du gang de la Mercedes.

Algérien d’origine, c’est en Belgique que Rabah Meniker  vivait et cela depuis le début des années 2000. En avril 2021 et à l’issue d’un procès qui aura duré cinq semaines, il sera acquitté par la cour d’assises spéciale de Paris. Un dossier vide, juste une conversation téléphonique qu’il avait eue en arabe  avec Reda Kriket sur les modalités de ventes des parfums et traduite à charge. Elle lui vaudra une inculpation de complicité de terrorisme en Belgique puis en France dans le cadre d’un mandat européen. La justice, pressée d’éradiquer la menace des groupuscules armés, ira donc jusqu’à commettre de graves erreurs pouvant détruire la vie d’innocents aux allures de coupables. Une justice poussée à l’obligation de résultat dans le climat de terreur qui a suivi les semaines post-attentats. Une justice prise à la gorge et sous pressions du monde politique, mais aussi des attentes pressées de la population.

Une conversation mal comprise, un destin qui bascule !

C’est donc trois jours après les doubles attentats qui auront frappé l’aéroport de Bruxelles-Zaventem et la station du métro Maelkeek, qu’il sera arrêté une première fois.

A 3 h du matin, le 25 mars 2016, Rabah Meniker se lève et se prépare afin de se rendre sur son lieu de travail, il était éboueur intérimaire. Il monte dans sa voiture et s’engage sur la route, calme et déserte à cette heure de la nuit. Alors qu’il vient de gagner le ring de Bruxelles, à  4 h 14 précise, il se retrouve encerclé par un nombre incalculable de véhicules de polices. Contraint de s’arrêter, interloqué et abasourdi, il assiste à un ballet de policiers nerveux et vifs qui, cagoulés, armés jusqu’aux dents et porteurs d’impressionnants gilets pare-balles hurlent avec une frénésie qu’il ne comprend pas : « ne bouge pas, ne bouge pas, ne bouge pas, ne bouge pas… ». Les faisceaux lumineux de leurs armes se projettent sur plusieurs endroits de son corps. La nuit leur offre un éclat encore plus violent.  Sous une pluie battante, il est projeté sur le sol boueux, derrière le coffre de la voiture. On lui pose des colsons aux poignets, une cagoule puis on le relève violemment avant de l’engouffrer dans le combi de police.

Rabah Meniker, toujours privé de toute explication, entend alors un agent de police affirmer d’une voix à peine plus calme « élément intercepté », c’est le début d’une terrible erreur judiciaire, celle du père d’une petite fille de 4 ans et demi et d’un bébé de 5 mois, qui ne sait pas encore, à cet instant-là, qu’il ne les reverra plus de sitôt.

 

 

 

 

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