Récit, CHAHINAZ : « J’ai été séquestrée par ma mère parce que j’avais un petit ami »

Image par <a href="https://pixabay.com/fr/users/engin_akyurt-3656355/?utm_source=link-attribution&utm_medium=referral&utm_campaign=image&utm_content=2322774">Engin Akyurt</a> de <a href="https://pixabay.com/fr/?utm_source=link-attribution&utm_medium=referral&utm_campaign=image&utm_content=2322774">Pixabay</a>
Image par Engin Akyurt de Pixabay

 C’est dans son école, dans le Brabant wallon, où elle termine ses études secondaires que nous avons rencontré Chahinaz ( prénom d’emprunt). Vingt ans, belle comme un cœur, d’une maturité exemplaire, cette jeune femme d’origine marocaine nous raconte comment aujourd’hui, en 2022, en Belgique, des filles peuvent encore être victimes d’us ancestraux comme le mariage forcé, arrangé ou encore le contrôle social poussait à son paroxysme.

Cheveux bouclés, lunettes sur le nez, grande et élancée, Chahinaz est, de prime abord, une jeune étudiante comme les autres. Parmi ses condisciples dans la classe, on ne peut deviner le parcours et les épreuves qu’elle a traversées, déjà, à l’aune de sa vie. Si aujourd’hui Chahinaz a trouvé un équilibre entre  son petit ami italo-hongrois et ses études, cela n’a pas toujours été le cas. Entre 13 et 17 ans, elle a vécu un cauchemar au quotidien, sous le joug d’une mère terrorisée de voir sa fille grandir.

Récit :

« j’ai choisi de raconter mon histoire pour que tout le monde sache ce que j’ai traversé. »

J’ai connu l’enfer, je suis passée par des étapes qu’une jeune fille de 17 ans n’aurait jamais dû connaitre. Je suis née en Belgique, j’ai grandi à Bruxelles et j’ai aujourd’hui vingt ans, mais mon histoire est celle d’une jeune fille d’une autre époque, inimaginable dans nos sociétés modernes. Même si j’avance et je construis ma vie en regardant vers l’avenir, mon passé reste une plaie ouverte et difficilement cicatrisable.  Au moment où j’en parle, je suis toujours pétrie d’émotion.

 Petite fille sage et bonne élève j’étais respectueuse et docile. Enfant modèle, joyeuse et rigolote.  Je suis née en Belgique de parents nés au Maroc. Ma Famille est plutôt religieuse. Très tôt, ma mère a pris toute la place dans la maison, mon père, la plupart du temps était au Maroc. En fait, ma mère ne devient réellement pratiquante de l’Islam que vers l’âge de 35 ans. J’ai aussi appris qu’avant mon père, un homme devait l’épouser. Ils ont eu une aventure puis il a disparu sans avoir tenu sa promesse et je crois que cela l’a traumatisée, mais elle ne m’en a jamais dit plus.

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En 2018, mon père décède, je n’ai que 17 ans. Il avait acheté une ferme au Maroc et il s’en occupait beaucoup. Il ne donnait plus des nouvelles ou très peu

malgré cette absence, tout allait bien dans ma vie de petite fille jusqu’à mon entrée dans l’adolescence. J’ai commencé à me poser des questions. À me chercher et à tenter des expériences, mais ma mère avait déjà imaginé un plan toute tracé pour moi. Lorsque j’avais 13 ans, j’étais convaincue que la voie qu’elle me proposait était la bonne.

Enfant, elle me disait qu’une fois que j’aurais mes premières règles, je devrais porter le voile. De mon côté, je pensais que c’était la chose à faire, je l’ai donc adopté dès l’âge de 13 ans et je l’ai porté jusqu’à 17 ans. Dans la famille, l’existence de l’enfer et du paradis était souvent un sujet de conversation et je me disais « si maman dit ça, c’est que c’est vrai ! »

Mes premiers doutes, je peux les situer vers l’âge de 15 ans. Je n’avais aucune liberté quant au choix de mes vêtements. Mon père n’était pas là et ma mère gérait tout, jusqu’à mes choix vestimentaires.

J’étais constamment dans sa ligne de mire. Elle devenait terriblement intrusive, jusqu’à lire mes messages téléphoniques. Quand j’ai commencé à mettre un code d’accès, il fallait que je le lui révèle, sinon nous entrions dans de terribles disputes où elle affirmait que si je refusais de lui donner l’accès c’était parce que j’avais des choses à cacher. Je passais alors mon temps à effacer systématiquement mes messages dès qu’ils étaient envoyés ou reçus pour éviter qu’elle ne les lise.

Elle m’interdisait d’avoir des amis garçons. J’étais celle qui portait la famille entre mon frère ainé, le garçon roi et ma petite sœur sur qui je devais veiller. Pour elle, découcher de la maison était hors de question même si c’était pour aller dormir chez sa sœur.

En septembre 2018,  je suis tombée amoureuse d’un garçon, Tito, qui était dans ma classe, un italo-hongrois athée. Là, je découvre quelque chose que je n’avais jamais connu. Avant Tito, je n’étais jamais allée aussi loin dans un échange avec un garçon. Nous tombons très vite amoureux et, tout naturellement, il veut que nous soyons en couple. Je refuse, évidemment. Je lui explique que dans ma famille cela ne se passe pas comme ça.

Nous vivons alors une relation cachée. Son prénom, dans mon téléphone, était celui d’une fille et je prenais garde de bien effacer tous nos messages, puisque ma mère fouillait régulièrement mon téléphone.

C’était une période horrible où je devais sans cesse mentir pour le voir. Ma mère avait confiance, car jusque-là, je ne lui avais jamais donné de raison de douter de moi.

C’est une chose que je regrette aujourd’hui. J’aurais dû lui dire tout de suite que j’avais un petit ami, mais je n’en avais pas le courage à ce moment- là.

En décembre 2018, la vielle des vacances de Noël, il faut savoir que ma mère m’appelait toutes les heures, j’étais avec mon petit ami et mon téléphone était en mode silencieux. En le rallumant, je découvre 17 appels manqués de ma mère.

Je la rappelle aussitôt, lui avoue que le téléphone était en silencieux et que je suis avec une amie. Mais je m’en mêle les pinceaux, car de mensonge en mensonge, je me suis perdue dans le récit. C’est alors que, débordée par tout cela, je craque et je finis par lui avouer que j’ai un petit ami. Au téléphone, elle n’ajoute pas un mot si ce n’est de me demander où je suis pour venir me chercher. Lorsqu’elle arrive, elle est étonnamment calme. Elle s’approche de moi et là, sans que je ne m’y attente, elle me gifle violemment avant d’exiger que je monte dans la voiture. Mon petit ami reste tétanisé par la scène et elle finit par lui dire « ne t’approche plus jamais de ma fille ! » je m’attendais à ce qu’elle soit fâchée, mais là, je n’en revenais pas de sa réaction.

Image par <a href="https://pixabay.com/fr/users/mohamed_hassan-5229782/?utm_source=link-attribution&utm_medium=referral&utm_campaign=image&utm_content=6789850">mohamed Hassan</a> de <a href="https://pixabay.com/fr/?utm_source=link-attribution&utm_medium=referral&utm_campaign=image&utm_content=6789850">Pixabay</a>
Image par mohamed Hassan de Pixabay

C’est là qu’elle a commencé à me séquestrer en me privant de mon téléphone et de tout lien avec l’extérieur. La seule chose que je pouvais encore avoir c’était mon ordinateur. Elle ignorait que Messenger pouvait être accessible via PC et c’est comme ça que j’ai pu écrire à Tito. C’est une de mes tantes qui a vendu la mèche à ma mère. Les insultes ont commencé à fuser. Elle est allée jusqu’à me dire que si j’avais envie de me marier, elle pouvait me trouver un mari. J’étais sous le choc, je ne voulais pas d’un mari, je voulais Tito, je ne voulais pas me marier, mais vivre librement cet amour.

Je suis prise de panique, je réalise bêtement que j’ai toujours mes chaussures aux pieds et c’est comme un déclic dans ma tête pour prendre la fuite. Je sors de la maison et je monte dans le premier bus. J’arrive à convaincre un inconnu de me prêter son téléphone et j’appelle aussitôt mon petit ami. Il me propose de le rejoindre chez ses grands-parents. Ils m’accueillent avec beaucoup de générosité, me proposent de rester, mais je suis hésitante. Partir comme cela me semble trop brutal. Je dis alors à Tito et ses grands-parents qu’il vaut mieux que je rentre pour tenter de régler les choses avec ma famille.

« J’ai dix-sept ans, et on me dit que je suis habitée par un djinn »

Une fois rentrée à la maison, ma mère me séquestre immédiatement de peur que je ne fuie à nouveau. Si quelqu’un quitte la maison : elle, ma sœur, mon frère… La personne a pour ordre formel de fermer la porte à double tour, me laissant captive. Je me souviens un matin, de la fenêtre de ma chambre, avoir interpellé un passant en criant à l’aide. Il a poursuivi son chemin sans prêter attention à mes appels. J’avais été terriblement blessée par son indifférence.

Un jour, mon cousin, ma tante, mon oncle et d’autres membres de la famille s’installent dans le salon. Chacun à leur tour, ils prennent la parole avec comme but de me faire la morale. Ils étaient là, à me rappeler mes obligations religieuses et ma pratique du péché en continuant sur cette voie. Je me suis entendue dire qu’une personne normale ne devait pas agir comme je le faisais et que cette attitude n’était due qu’au fait que j’avais le « diable en moi ». Que j’avais surement été envoutée et victime de la magie noire ! Un peu plus tard, on a fait venir une femme que l’on m’a présentée comme une désenvouteuse.

Pendant plus d’une heure, elle tentera d’appliquer des rites censés me «guérir», affirmant que j’avais le démon en moi. Je n’avais que 17 ans, j’avais terriblement peur de ce qui se disait là. Quand je leur disais ne pas croire à tout ça, on me répétait « tu es la seule à ne pas y croire, comment tu peux penser que tu as raison alors que nous sommes tous convaincus de ça ? ».  Je ne voulais plus manger. Je voulais tomber d’épuisement pour quitter la maison en allant à l’hôpital. Je préférais être à demi morte plutôt que de rester dans cette situation là.

Pendant ces vacances de fin d’année, ma mère était catégorique ; il était hors de question pour elle que je retourne à l’école en janvier. Là, j’ai réalisé que ma situation était sans issues. Un matin, une idée me traverse. Je dis à ma mère ce qu’elle veut entendre : je regrette et je m’excuse pour mon attitude. Évidemment, une stratégie pour fuir la maison.  Je me suis donc pliée au souhait de ma famille pour pouvoir retourner en classe en janvier 2019.

La pression, le traumatisme, la charge scolaire… un jour, j’explose à l’école et l’équipe pédagogique me conseille de partir. Cette fois, ma décision est prise. Je ne reviendrai plus au sein de ma famille. Aujourd’hui, j’ai 20 ans, je termine mes études, je vis une vie sereine avec Tito et nous avons des projets. Je ne dis pas que ma vie est simple, mais je mets en place, en toute liberté, ce qui me permettra de connaitre une vie que j’aurais choisi.

 

 

 

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