Ukraine : « Le vautour et la colombe »Par le lieutenant général e.r. Guy BUCHSENSCHMIDT, ancien Commandant de l’Eurocorps

 

Guy Buchsenschmidt

C’est non sans un certain cynisme que le Président Poutine aura attendu la clôture des jeux olympiques d’hiver à Pékin pour enfin abattre ses cartes et envahir, initialement la région du Donbass, puis l’intégralité de l’Ukraine. Le feu couvait depuis des années – oui, des années – dès lors que le protocole de Minsk n’était jamais entré en vigueur. Militairement parlant, la cause est entendue : en dépit d’un courage qui mérite notre respect, et sauf un très improbable miracle, l’armée ukrainienne va ployer sous les coups de boutoir des forces russes, toutes composantes confondues.

Il s’agit très simplement, de la part des Russes, d’une violation brutale et délibérée des règles les plus élémentaires du Droit international. Cette invasion – car c’en est une – ne peut en aucun cas appeler une intervention militaire de l’OTAN, l’Ukraine ne faisant pas partie de cette organisation. A défaut de répondre par les armes, au risque de déclencher un conflit dévastateur, les Occidentaux envisagent d’un commun accord de mettre en œuvre un train de sanctions d’une ampleur inédite : visas, gel des avoirs de dignitaires proches du Kremlin et gel des exportations russes vers les pays occidentaux, la liste est longue et vraisemblablement, l’impact sur le quotidien des Russes ne sera pas négligeable.

Poutine s’en inquiète-t-il ? Probablement pas. La répression visant les opposants, le muselage de la presse, la propagande et la désinformation ont fait leur œuvre et le « régime » peut compter sur un large soutien de l’homme de la rue. Le Parlement russe a donné le feu vert au Président. C’était ça ou le goulag…

Les conséquences de cette invasion seront désastreuses. La terre ukrainienne va rougir du sang de ses fils. Pour ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas fuir, de lourdes épreuves voient le jour : trouver de la nourriture, avoir accès à de l’eau potable, aux soins, se chauffer, s’abriter, se reloger. Parallèlement, des milliers de réfugiés fuient le pays, espérant trouver une planche de salut en Europe occidentale.

Tout un système s’effondre et on peut raisonnablement s’inquiéter du sort qui sera réservé au Président Zelensky et à ses proches. Rappelons au passage que Zelensky a été élu démocratiquement, dans le cadre d’un processus on ne peut plus honnête et transparent, un processus électoral au terme duquel les séparatistes pro-russes ont recueilli… moins de 10 % des voix.

On peut qualifier Poutine de voyou sanguinaire ou encore de dictateur aveugle, mais les choses sont plus complexes. Le Président russe est la plus pure émanation du régime soviétique en général, et du KGB en particulier. Indubitablement, il a vécu la chute de l’URSS comme l’effondrement d’un monde qu’il a servi avec zèle et qui en retour, lui a permis de gravir les échelons de la hiérarchie.

Fin joueur d’échec (au sens figuré), menteur de profession, calculateur et redoutable manipulateur, il a su s’attirer les faveur de Boris Eltsine pour finalement accéder au poste suprême. Au pouvoir depuis 2000 (avec une brève interruption), il n’est pas près de quitter ses fonctions, ayant obtenu en 2020 par referendum une modification de la Constitution lui permettant de briguer deux mandats supplémentaires. De là à ce qu’il obtienne un jour le statut de Président à vie, il n’y a qu’un pas. Mais n’anticipons pas…

Quelles sont ses motivations profondes ?

Il y a chez cet homme secret et impénétrable un côté paranoïaque. L’adhésion d’ex-satellites de l’URSS, la Pologne et les Etats baltes notamment, à l’Union européenne et à l’OTAN, a toujours nourri chez lui un profond sentiment d’insécurité. Un sentiment réel ou feint, difficile à dire. A fortiori, la candidature de l’Ukraine, pays démocratique, à ces deux entités, lui est totalement insupportable. Il lui faut un tampon entre le territoire russe et les Occidentaux.

Ses tentatives d’arracher un accord écrit par lequel les Occidentaux se seraient engagés à refuser à l’Ukraine l’adhésion à l’OTAN s’étant soldées par un échec, il a passé la vitesse supérieure : il fallait « dénazifier » l’Ukraine et protéger les populations pro-russes du Donbass d’un « génocide ». En marge de ce délire paranoïaque et totalement imaginaire, il y a sans aucun doute chez Poutine la volonté de revenir à la grande Russie (pour ne pas dire l’URSS) et d’effacer, par le sang s’il le fallait, les humiliations des années écoulées.

Dans le monde, les réactions à l’invasion vont en sens divers. Globalement, les Occidentaux sont unanimes à condamner l’intervention russe et s’accordent à finaliser la liste des sanctions à mettre en œuvre. Une fois n’est pas coutume, l’Union européenne affiche ostensiblement sa solidarité. Saluons au passage (et quoiqu’en disent certains de ses concurrents à l’élection présidentielle) l’action du Président Macron, dans son habit de Président de l’UE. Il aura tout fait pour que la négociation prenne le pas sur les bruits de bottes. Sans succès, malheureusement.

En fermant le robinet du gazoduc Gazprom, l’Allemagne a fait preuve d’un certain courage, sachant qu’une bonne partie du gaz qu’elle importe vient de Russie, ce qui risque d’avoir des conséquences notoires sur le portefeuille de sa population. Fidèle à sa tradition et soucieuse de préserver ses relations avec la Russie, la Chine ne prend pas clairement position, renvoyant Russie et Ukraine dos à dos.

En ce qui concerne l’intégrité du territoire de l’Ukraine, la messe est dite. Reste à voir ce que fera Poutine dans la foulée. S’en prendra-t-il aux Pays baltes ? A la Pologne ? C’est peu probable car le cas échéant, l’OTAN devrait réagir militairement. Et ce serait la 3ème guerre mondiale. Mais au final, rien n’est impossible car Poutine est plus que jamais imprévisible et l’économie du sang de ses soldats et de sa population n’est assurément pas sa priorité.

Il nous faudra rester vigilants et enfin, reconsidérer une célèbre locution latine : « si vis pacem, para bellum.

Par Guy Buchsenschmidt

 

 

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