Il est assez rare de voir des politiciens de gauche en Europe adopter un discours ouvertement anti-immigration, car la gauche tend historiquement à soutenir des politiques plus inclusives en matière d’immigration, fondées sur la solidarité, les droits de l’homme, et l’accueil des réfugiés. Cependant, certains leaders de gauche ou partis adoptent des positions plus restrictives concernant l’immigration, généralement dans le cadre de préoccupations économiques ou sécuritaires.
Ce n’est pas un phénomène nouveau mais le contexte de polarisation dans lequel nos sociétés sont plongées ces derniers mois et année relance le débat. En Allemagne, on se souviendra qu’Oskar Lafontaine, l’ancien leader du parti Die Linke (gauche radicale) avait critiqué la politique migratoire ouverte de l’Allemagne en 2018, affirmant que l’immigration massive exerce une pression sur les salaires des travailleurs locaux et crée des tensions sociales. Il avait appelé à limiter l’immigration pour protéger les travailleurs et critiqué l’Union européenne pour ne pas faire plus pour contrôler les frontières.
En France, on se souviendra de la maladresse de François Mitterand en 1989 évoquant un seuil de tolérance face à l’immigration ou Michel Rocard en 1991 affirmant que la France ne pouvait accueillir toute la misère du monde. Bien que ni Mitterrand ni Rocard, n’aient jamais adopté des politiques ouvertement anti-immigration, ces déclaration malheureuses reflétaient les préoccupations croissantes liées à l’immigration dans la France de la fin des années 1980.
Mais c’est surtout vers les pays scandinaves que cette tendance s’est affirmée le plus clairement ces dernières années. Et c’est elle qui aujourd’hui inspirent certains leaders comme Conner Rousseau, le Président du Parti socialiste belge néerlandophone, qui cherchent à faire adopter à leurs formations politiques sociales-démocrates un tournant anti-migration. Pour rappel, Conner Rousseau a multiplié les dérapages xénophobes et les prises de positions ambiguës sur la question de la diversité.
Les partis sociaux-démocrates du Danemark et de la Suède, historiquement ancrés à gauche, ont adopté ces dernières années des positions plus strictes en matière d’immigration, suscitant des débats au sein de la gauche européenne. Sous la direction de Mette Frederiksen, Première ministre du Danemark depuis 2019, le Parti social-démocrate danois a mis en œuvre certaines des politiques migratoires parmi les plus strictes d’Europe, traditionnellement associées à la droite ou à l’extrême droite. Mette Frederiksen a justifié ces mesures en insistant sur la nécessité de préserver la cohésion sociale et les valeurs de l’État-providence danois. Elle a également affirmé que les politiques d’immigration doivent être maîtrisées pour éviter des tensions sociales.
En Suède, les sociaux-démocrates, sous la direction de Magdalena Andersson (Première ministre de novembre 2021 à octobre 2022), ont également adopté des politiques plus restrictives en matière d’immigration, bien que leur discours reste plus modéré que celui du Danemark.
Pendant la crise migratoire de 2015, la Suède, qui était alors dirigée par le social-démocrate Stefan Löfven, a accueilli un grand nombre de réfugiés. Cependant, face aux défis de l’intégration et à la montée de l’extrême droite (notamment les Démocrates de Suède), les sociaux-démocrates ont progressivement durci leur position. Magdalena Andersson a exprimé la nécessité d’un meilleur contrôle des flux migratoires, arguant que le modèle social suédois doit rester viable et que l’intégration doit être plus efficace. Elle a notamment déclaré qu’il fallait « réduire le nombre de demandeurs d’asile pour protéger le modèle suédois ».
Tant au Danemark qu’en Suède, on a vu se mettre en place des politiques de durcissement des conditions d’accueil des réfugiés et demandeurs d’asile, des mesures d’encouragement au renvoi des demandeurs d’asile vers des pays tiers en dehors de l’Europe, notamment en Afrique, la réduction des aides sociales pour les immigrés afin de favoriser une plus grande intégration via le travail, l’introduction de contrôles aux frontières plus stricts, la limitation des droits de résidence pour les réfugiés, des restrictions sur le regroupement familial et la durée des permis de séjour pour les réfugiés, un accent plus fort mis sur l’intégration via l’emploi et des exigences plus strictes en matière de langue et de culture.
Ces deux partis sociaux-démocrates, tout en restant attachés aux valeurs traditionnelles de la gauche en matière de justice sociale et d’égalité, ont adopté une approche soi-disant pragmatique concernant l’immigration. Leur virage vers des politiques plus restrictives est principalement motivé par la pression électorale exercée par les partis d’extrême droite. Ces évolutions montrent que la question de l’immigration transcende désormais les divisions politiques traditionnelles, avec des partis de gauche qui ajustent leurs discours et leurs politiques pour essayer de coller aux préoccupations populaires à tonalité xénophobe, tout en tentant de préserver les fondements de leurs programmes sociaux
Récemment, c’est François Ruffin qui donne le sentiment de vouloir rallier cette ligne. Avec la publication de son ouvrage « Ma France, en entier, pas à moitié« , il signe la rupture avec La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon en exprimant sa « honte » après avoir mené une campagne électorale au faciès dans certains quartiers. Au cours d’un entretien sur BFM TV (voir ici), il poursuit cette charge brutale en exprimant son désaccord avec les derniers propos de Jean-Luc Mélenchon, qui a estimé qu’il fallait mobiliser les jeunes et les quartiers car là « se trouvent la masse les gens ont intérêt à une politique de gauche, tout le reste on laisse tomber, c’est perdre son temps. » Ruffin avance que même s’ils ne votent pas pour lui, c’est l’honneur de la gauche, son devoir de parler des classes populaires et pas à moitié. Il estime que ce choix le sépare dorénavant avec la direction des insoumis: « est ce qu’on parle au pays en entier ou au pays à moitié« , conclut-il.
Notons enfin que la position des socialistes belges francophones reste imperturbable dans ce paysage européen, à la fois mouvant et préoccupant. Sous la direction d’Elio Di Rupo, comme sous celle de Paul Magnette, les socialistes francophones parviennent à maintenir des positions progressistes sur la migration et à bénéficier d’un espace politique où l’extrême-droite est pratiquement inexistante.