Ana H. Infirmière en unité Covid : « Je ne sais pas comment je tiens encore »

Divercite.be vous propose deux entretiens exclusifs que nous ont accordé deux membres du personnel soignant d’une unité Covid. L’un exerçant dans un hôpital de province, l’autre aux soins intensifs d’une clinique de la capitale.

Dans le cadre de notre premier entretien, c’est Ana H. (nom d’emprunt) infirmière, à qui nous avons donné la parole. Elle nous raconte son quotidien, ses conditions de travail et l’épuisement qui est le sien à l’heure de cette nouvelle recrudescence de la pandémie.

(Photo by JENS BUTTNER / dpa-Zentralbild / dpa Picture-Alliance via AFP)

Divercite.be : En tant qu’infirmière aux soins intensifs, quelles sont vos observations sur cette nouvelle vague pandémique ?

Ana H. : La recrudescence est importante. Dans mon service des soins intensifs, c’est un public beaucoup plus jeune. Lors de la toute première vague, nous avions beaucoup plus de personnes âgées. Maintenant, on rencontre des personnes de plus en plus jeunes, ils peuvent avoir 18, 20, 30 , 40 ans. Il y a aussi des mamans qui viennent d’accoucher ou qui étaient sur le point d’accoucher. Elles étaient anti-vaccins tout comme 99% des non vaccinés qui monopolisent nos lits de soins actuellement. Des histoires tristes qui laissent derrière elles des veufs ou des veuves, des orphelins… au nom d’une conviction.

Monsieur et Madame tout le monde ?

Oui, vraiment et pas toujours avec des troubles ou des comorbidités. Tant que toute la population n’aura pas été vaccinée on laissera la possibilité à ce virus de muter. Ça donne en plus de l’eau au moulin de ces gens qui ne veulent pas de la vaccination et qui disent «regardez, malgré le vaccin, on n’arrive pas à éradiquer la pandémie ».

Comment les infirmiers des unités Covid gèrent ils tout cela ?

Au début en tout cas, j’avais l’impression d’être assimilée à de la chair à canon. Déjà, on ne savait pas si les équipements qu’on avait été optimaux et pouvaient nous garantir la sécurité pendant que nous prodiguions les soins. Ensuite, les pathologies Covid demandent beaucoup d’attention et plus de bras que pour les autres maladies. Le service des soins intensifs tout comme les autres services hospitaliers sont en difficulté depuis longtemps mais le Covid, je pense, n’a fait qu’exacerber cela. Et puis, malgré nos grandes précautions, c’est un virus qu’on peut attraper sur notre lieu de travail.  Une fois que vous êtes positif, vous êtes obligé de vous mettre en retrait. Ce qui n’était pas le cas au début de la pandémie. Notre direction nous forçait à travailler si nous n’étions pas symptomatiques. Ce qui, par conséquent, diminue encore des effectifs qui peinent à trouver un équilibre.

« La charge de travail est beaucoup plus lourde parce que ce sont des soins qui demandent beaucoup plus d’investissements».

Les gens ne réalisent pas les conséquences, ni ce que cela demande comme effort en termes humains. Les malades du Covid demandent beaucoup plus de travail. Déjà pour les retourner il faut mobiliser 3 ou 4 infirmiers en plus du médecin. Tout doit se faire dans les conditions adéquates pour pouvoir mettre les patients sur le ventre. Et pendant ce temps -là, les autres malades demandent aussi soins et attention.  Nous sommes, en plus, obligés de séparer les deux catégories de patients pour ne pas favoriser la transmission du virus des uns aux autres.

Dans la pratique, c’est faisable ?

Non, parce qu’on devrait alors décupler un personnel qu’on a pas. Alors on passe son temps à se désinfecter avant de passer des uns aux autres en faisant prendre un risque de contamination tant au patient déjà extrêmement fragilisé qu’à nous-mêmes.

Comment gériez vous le service en début de pandémie ?

Au début, dans les premières semaines de l’épidémie en 2020, nous pouvions encore scinder les deux salles, les soins intensifs classiques et l’unité Covid. La réalité aujourd’hui est que plus nous avançons dans le temps, moins c’est faisable car le personnel manque de manière catastrophique.  Le dévouement est total mais il faut aussi pouvoir tenir durant t’interminables heures avec l’uniforme de rigueur. C’est lourd et difficile mais quand j’entends les gens se plaindre de devoir porter le masque pour faire les courses…Nous, on le porte parfois jusqu’à 11h.

Votre responsabilité et votre courage avaient été loués pendant la première vague. Les applaudissements à 20 h etc., La prime Covid, promis par le gouvernement, vous a-t-elle finalement été versée ?

Une autre aberration. On nous avait annoncé 1000€ de prime. Ce qu’on ne nous a pas dit par contre c’est qu’elle serait taxée à 70 % et, pour le reste, calculée au prorata des heures stipulées sur le contrat de travail mais pas sur des heures prestées alors que tout le monde a donné plus de 100 à 150% d’heures supplémentaires. En ce qui me concerne, sur les 1000€ promis je n’ai reçu que 120€. J’ai de la considération pour tous les métiers mais certains ont reçu beaucoup plus que nous alors qu’ils n’ont jamais été aussi exposés que nous.

Le pouvoir politique n’arrête pas d’évoquer la revalorisation du secteur ?

Moi, je ne constate aucun plan d’action à ce jour. Quand Franck Vandenbrouck le ministre de la santé vient dans notre service, il se montre tellement compatissant, il a les larmes de crocodile mais dans les faits, rien ne change.

On me dit souvent « tu as choisi ton métier » c’est vrai, mais je n’ai pas choisi les conditions dans lesquelles je le pratique.

. (Photo by JEFF PACHOUD / AFP) / AFP PICTURES OF THE YEAR 2021

Comment réagit la direction de la clinique où vous travaillez, pourquoi ne mettent-ils pas en place un plan de revalorisation de la profession sans attendre les directives ministérielles ?

Ils disent être pieds et poings liés. Chacun dépend de quelqu’un d’autre et chacun a des contraintes qui ne lui donnent pas beaucoup de possibilités d’actions. On ne cesse de leur dire : « On n’est pas assez nombreux sur le terrain ! » et ils répondent systématiquement : «  OK ! J’entends bien. Mais personne ne vient se présenter ! » Le service Covid et celui des soins intensifs n’attirent plus du tout de candidat, que du contraire. Certains de mes collègues comptent les jours qu’ils leur restent avant la pension ou la fin d’un contrat. Lorsqu’on a des jeunes stagiaires et qu’ils réalisent la pénibilité, le peu de considération et les implications physiques et psychologiques, ils ne reviennent plus après. On a allongé les années d’études (de trois à quatre années) mais pas pensé à revoir ce qui pourrait revaloriser le métier.

Vous travaillez à temps partiel, ne vous a-t-on pas demandé de rependre un temps plein pour pallier au manque de personnel ?

Mais en fait je travaille déjà en temps plein. Entre les heures sup et les remplacements de collègues c’est évidemment un horaire complet que je preste très souvent.  Si j’ai choisi un temps partiel, c’est pour de bonnes raisons et qui ne regardent que moi mais « ils » arrivent à jouer sur la corde sensible : « si tu ne viens pas remplacer ton collègue le service va en pâtir et si le service en pâtît ce sont les patients qui en subiront  les conséquences », etc. Et nous ne pouvons pas arrêter le travail pour faire la grève comme le font d’autres corps de métier. Les patients aux soins intensifs demandent une attention de chaque instant, 24/24 et nos supérieurs le savent et en jouent.

Est-il arrivé que des patients décèdent fautes de disponibilités du personnel soignant ?

Oui ça arrive. Est-ce qu’on le dit honnêtement aux familles ? Non ! A l’heure d’aujourd’hui, il n’y a plus une seule journée où je rentre en me disant : « Ana, Aujourd’hui, tu as fait du bon boulot ». C’est triste, parce que j’adore mon travail mais les conditions dans lesquelles je le pratique sont devenues impossibles. Je ne sais pas comment je tiens encore !

Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

A tout point de vue les choses sont déplorables. Nous sommes tellement mis sous pressions qu’on en perd la patience. Les malades eux-mêmes sont parfois  irrespectueux (refus du port du masque, refus du traitement, assimilation du personnel soignant à un « room service », il n’y a plus de  merci, bonjour, s’il vous plait. Capables de vous en vouloir de n’être pas venue rapidement rallumer leur télévision alors que vous étiez entrain de ranimer une personne de l’autre côté de la pièce. Je réalise aussi combien les gens peuvent être irresponsables en refusant le vaccin. La compassion pour ces gens non vaccinés n y est plus car c’est une minorité qui fait payer le prix à une collectivité (dont nos enfants)…on s’essouffle !

Et c’est là qu’on perd la vocation ?

Ce qui amène à faire ce genre d’études c’est aussi la relation avec le patient. C’est pour offrir de l’humanité et des soins. C’est pour aider les gens à être bien dans les moments où ils sont mal. Mais au final, nous ne sommes même plus capables d’offrir cela.

 

 

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