Robi L., infirmier aux soins intensifs: « Encore combien de housses à refermer ? »

Après Ana H. qui nous a accordé un entretien ce vendredi 3 décembre sur les difficultés de son métier d’infirmière dans une unité Covid (Lire l’article ici), Divercite.be donne cette fois la parole à Robi L., infirmier aux soins intensifs dans une clinique de Bruxelles.

(Photo by Suliane FAVENNEC / AFP)

Divercite.be : Avant vous déjà, une infirmière travaillant dans un hôpital de province nous avait avoué, dans un entretien, combien elle était épuisée et en colère face à la situation actuelle. Comment vous et vos collègues vivez-vous cette nouvelle période de recrudescence de l’épidémie ?

Robi L : Je crois que « Epuisés » et « en colère » sont de faibles mots. Nous marchons tous en pilote automatique. Ces derniers jours, plusieurs collègues ont eu des accidents de la route en rentrant de leur service. Souvent aux petites heures du matin, s’endormant au volant ou complètement HS (« hors service », ndlr) dû à la charge de travail qui s’accumule de plus en plus.

Justement, pourquoi ne le faites vous pas savoir? Soit en accordant des interviews à la presse, soit en appliquant votre droit de grève ?

Il nous est interdit de nous exprimer dans la presse au risque de nous faire renvoyer. La grève ?  Il n’y a pas assez de personnel pour garantir que le service pourra fonctionner. En plus de cela, si on prévient la direction de notre intention de faire la grève, la police est en droit de venir à notre domicile avec une injonction et une amende pour non-assistance à personne en danger.

Que pensez vous de certains de nos concitoyens qui refusent toujours la vaccination ?

Il est temps que les non vaccinés prennent leurs responsabilités. Pourquoi faire payer le prix fort à nos enfants, comme cette obligation du port masque dès 6 ans ? Je ne parle même pas des perturbations dans leur cursus scolaire. Tout cela, parce que des adultes ne veulent pas faire preuve de citoyenneté, de bienveillance et de solidarité.  Si toute la population était vaccinée nous n’en serions pas là.

Que pensez-vous de la manière dont Angela Merkel gère la situation dans son pays ? A savoir le confinement pour les non vaccinés ?

C’est logique ! Et non l’inverse comme on a tendance à le faire ici. Ce n’est pas aux gens vaccinés de payer l’irresponsabilité de ceux qui n’en veulent pas parce qu’ils fantasment sur je ne sais quel complot mondial. Je prône une non intervention des mutuelles dans la prise en charge des soins des non vaccinés. Pendant la première vague, dans nos services, on privilégiait les jeunes au détriment des plus de 70 ans. Les personnes âgées sont vaccinées mais ce sont les jeunes qui refusent. Doit-on encore les privilégier dans les lits à disposition, si  un choix doit-être fait ?

Est-ce un choix de carrière que vous referiez ?

Non, vraiment pas !  Je regrette vraiment que nos conditions de travail soient à ce point défavorables. On continue encore à privilégier l’argent au détriment de la santé. Dans certaines unités, il y a plus de médecins que de personnels infirmiers. C’est pour vous dire la gravité de la situation.


 « Nous n’avons tiré aucune leçon de la première vague, il manque toujours un nombre important de respirateurs »


Je sens votre colère. Vers qui s’adresse-t-elle en premier ?

Pour être honnête ? A la population des non-vaccinés ! On va devoir continuer à payer leurs soins alors que la campagne a été claire : « le vaccin, c’est la solution la plus sure et la plus efficace ». Et puisqu’ils sont si déterminés à ne pas se faire vacciner pourquoi n’assument ils pas « comme des grands » une fois malades ? Combien de patients ne nous demandent pas, lorsque leur état devient extrêmement critique et qu’on doive les intuber, de leur administrer un traitement expérimental ?

Et cela arrive souvent ?

Beaucoup plus que vous ne croyez.

De quoi se composent ces traitements ?

Difficile à dire, parfois ni nous les infirmiers, ni les médecins n’en connaissent exactement le contenu. Des études randomisées en double aveugle que le comité d’éthique de l’hôpital accepte de proposer aux patients. Vous savez, c’est aussi comme ça que la médecine progresse.

Les malades anti-vaccins les acceptent ?

Lorsqu’ils sont à l’article de la mort, ils sont prêts à signer n’importe quoi, pour recevoir n’importe quel traitement. Je me souviens d’une patiente anti-vaccin qui m’avait dit «c’est normal que je ne reçoive aucun médicament ? ». Mon devoir de réserve m’oblige à garder le silence mais j’avais envie de lui dire : « Mais, Madame, la société  a mis à disposition quelque chose pour que vous puissiez éviter de vous retrouver dans cette situation. Vous n’en avez pas voulu,  Voilà !  Maintenant la conséquence, c’est que vous êtes là !» Face à l’ambivalence des gens, je suis totalement perdu.

Que donne-t-on aux malades du Covid qui sont atteints de sa forme la plus grave ?

On les met sur le ventre, on leur donne de l’oxygène et des corticoïdes. C’est tout ce qu’on peut faire.

Pouvez-vous aussi comprendre que certains ont des doutes sur les vaccins ?

Alors il faut douter de tout le reste. Quand vous arrivez aux soins intensifs, parce que vous ne pouvez plus respirer, vous ne savez pas non plus ce qu’on vous administre dans le corps. Les vaccinés se comptent par millions à travers le monde. La question est : ne croient ils pas au vaccin ou à la médecine en règle générale ? Quand on ne sait plus respirer parce qu’on a fait un choix moral, alors il faut aller jusqu’au bout du raisonnement et ne pas venir frapper à la porte des soins intensifs parce qu’on ne sait plus respirer seul.

(Photo by JENS BUTTNER / dpa-Zentralbild / dpa Picture-Alliance via AFP)

« En 20 ans de carrière, je n’ai  jamais vu un membre de la direction retrousser ses manches pour venir nous aider sur le terrain « .


Comment jugez vous le soutien de votre direction ?

On est tellement habitués à travailler comme des bêtes que, le rare nombre de fois où la charge de travail est normale, on nous demande de pallier aux effectifs manquants. Il y a des services où on n’a jamais le temps de récupérer. Le pompon est que si on se plaint, on a un avertissement pour insubordination ou on vous invite à prendre la porte. A chaque fois qu’on doit renouveler les chefs, on choisit des gens « lisses » dont on sait qu’ils ne feront pas de vagues mais pas en fonction des diplômes ou de l’expérience.

Comment voyez vous l’avenir de votre profession ?

Quand des jeunes viennent dans nos services pour un stage et que nous devons leur transmettre la passion du métier, je vous avoue que c’est compliqué. Ils déchantent et nous ne pouvons rien y faire. Je n’ai pas d’arguments et eux observent bien que la façon dont nous traitons nos patients n’est pas celle qui leur a fait choisir ce métier.

 

 

 

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