« La Palestine, de fil en aiguille » Film documentaire de Carole Mansour

La Palestine, de fil en aiguille. Film documentaire de Carole Mansour.

Liban, Jordanie, Palestine, 2017

 Par Abir CHAHINE, médecin et écrivaine franco-libanaise


Dans le cadre de l’année «2022 année des textiles du monde», la ville de Roubaix (Nord de la France) a proposé des événements interculturels participatifs qui ont pour objectif de valoriser l’inteculturalité et la diversité culturelle de cette ville considérée comme un ancien phare industriel textile en Europe. Dans ce cadre, j’ai été emmenée à animer un débat après la projection du film documentaire de Carole Mansour «De fil en aiguille» sur la broderie palestinienne et d’apporter des éléments d’analyse et d’appréhension du film. Je vous fais part de ma réflexion.

Raconter pour faire exister

Le film de Carole Mansour, une tribune pour douze Palestiniennes exilées, renoue avec l’histoire de la broderie à travers leurs récits. Chacune d’elles, raconte la spoliation de la terre, l’exil forcé, et le lien vital à tout ce qui permet de conserver et de préserver des preuves d’appartenance, des preuves d’existence, des preuves de reconnaissance d’une identité malmenée et menacée. Les scènes se faufilent à travers différentes toiles, avec autant de créativité et de poésie que la broderie palestinienne elle-même (basée essentiellement sur le « point de croix »).

Carole Mansour montre ce qui est en jeu, dans et par la parole de ces douze femmes, comme les douze villes palestiniennes évoquées et les douze types de broderies propres à chacune de ces villes. Cette broderie, art ancestral, orne les robes ou les Thobes ( habit traditionnel) portés pour des occasions festives, mais tisse métaphore d’un savoir-faire millénaire transmis entre femmes et entre générations.

Ainsi, la broderie est-elle un vecteur de reconstruction d’une identité mise à mal. Le film n’en propose pas une analyse proprement dite, mais l’évoque à travers des trajectoires et des témoignages au plus près des subjectivités. La vérité ici ne peut pas se passer de ces récits individuels. L’interprétation du témoignage consiste à remonter du sens manifeste au sens latent. En effet, ces témoignages disent parfois bien autre chose que la vie quotidienne, à savoir l’indicible.

La broderie comme métaphore

L’Histoire n’est pas seulement une science qui ne reposerait que sur des études documentées et tracées. Elle peut même parfois faire objection au travail « historique » fait par les Israéliens, parce qu’elle est transmise oralement et inscrite par l’art, de fil en aiguille à travers cette pratique séculaire.

Mais c’est aussi de la femme dont il s’agit : douze Palestiniennes de la diaspora, chacune avec son histoire de résistance contre l’oubli et son combat pour exister. Des bribes de vies disparates se tissent ainsi devant nos yeux. Avocates, artistes, femmes au foyer, activistes, architectes et politiciennes racontent cette histoire ensemble à partir de lieux différents, et parfois couvertes d’un thobe brodé qui habille, qui habite, qui protège de l’oubli et de l’indifférence.

Une broderie progresse au fur et à mesure de la projection du film au rythme des journées, des souvenirs et du désir de transmettre. Une brodeuse, vivant dans un camp palestinien au Liban, soupire l’aiguille à la main dans un travail incessant pour faire œuvre de mémoire. Comme une relique de Jérusalem et de bien d’autres villes modelant une Palestine rendue inaccessible, reconstruite et réimaginée au gré de ces mémoires souvent transmises par une deuxième génération avec autant de ferveur. À travers cette pièce de tissu et les destins des femmes qui s’y croisent, Carole Mansour dresse le portrait d’une Palestine incessible qui ne cesse de se recoudre point par point, nœud par nœud.

En français, il y a une forte parenté entre les mots « texte » et « texture ». Il s’agit, à chaque fois de tisser. Le langage n’est pas qu’un instrument de communication dont un sujet se sert. Le langage fabrique littéralement le sujet. Le psychanalyste Jacques Lacan a d’ailleurs inventé le néologisme « Parlêtre » pour dire cela.

L’impossible dépossession

Je ne peux m’empêcher de remarquer que l’expropriation physique par la colonisation se prolonge par l’appropriation symbolique et culturelle du « thobe » par les Israéliens. Par cette dépossession, la broderie, le « thobe », ne serait plus la propriété culturelle des palestiniens, mais se diluerait ainsi dans la violence exercée par le colon : déposséder le dominé de ce qui lui reste de symbole propre, en se l’appropriant comme si cela appartenait depuis toujours à l’identité du dominant. Cela évoque un peu, dans un autre registre, le syndrome du coucou : pondre ses œufs dans le nid d’un autre, qui est prié…d’aller pondre ailleurs. Ce n’est pas sans évoquer quasiment la même scène lors de l’élection de Miss Univers qui s’est tenue en Israël, et où ce phénomène s’est manifesté même chez des candidates d’autres nationalités persuadées qu’il s’agissait là d’un habit traditionnel israélien.

Plusieurs femmes, dans le film, disent que la broderie « coule dans leur veine », elle circule au-delà des frontières. En brodant, elles ont l’impression de faire un peu ce qu’elles rêvent de faire : revenir en Palestine. L’exil est un fil, même ténu, et la broderie le tisse, toujours et encore. Pénélope, chaque nuit, défaisait son métier à tisser, pour le refaire chaque jour encore et encore, pour maintenir fermement le fil qui la reliait à Ulysse. Elle ne cédait pas sur son désir. Les brodeuses palestiniennes ne cèdent pas non plus, car c’est à même le corps de la Palestine qu’elles brodent. D’où la violence ressentie quand ce fil est détourné par d’autres à leur profit.

Autre chose coule dans les veines : la maison, sa porte et sa clé.  Porte pour y rentrer et clé pour y revenir. Celle qu’il a fallu quitter contre son gré. Celle où l’on veut revenir, celle que l’on n’a, en réalité, jamais quittée. Ou plutôt : celle qui, en réalité, n’a jamais quitté ceux qui y vivaient. Ce ne sont pas tant ces Palestiniennes qui habitaient ces maisons, que ces maisons qui habitaient ces Palestiniennes et qui les habitent toujours, pour toujours. Dans leurs veines, comme la broderie.

La broderie n’est pas qu’un art, une activité, un instrument. La broderie fabrique les sujets, comme la maison, comme tant d’autres choses. Il s’agit de tisser la substance de l’être, singulier et collectif. La maison non plus n’est pas qu’une maison, qui ne serait qu’un bien d’échange matérialiste, dont on pourrait déposséder l’un pour le donner à l’autre.

 Une seconde peau

Enfin, dans « les lettres persanes » de Montesquieu, lorsque Rica porte ses vêtements persans à Paris, il est visible, remarqué et remarquable : « je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel ». En revanche, lorsqu’il ôte ses propres vêtements, il devient invisible et banal : « Libre de tout ornement étranger, je [perdis] en un instant l’attention et l’estime publique ».

Le lien entre l’identité et les vêtements que l’on porte est très fort. Ainsi, nos vêtements deviennent un prolongement de notre identité, une extension de qui nous sommes, de ce qui nous caractérise en tant que personne issue d’une culture et d’une histoire singulière. Lorsque Rica rencontre ses hôtes parisiens, ils lui posent la question de savoir comment on peut être Persan. Question bouleversante puisque l’identité se réduit ici au paraître, une personne « étrangère » est réduite à des stéréotypes. Le vêtement appartient à la personne qui le porte, mais s’offre aussi à celui qui le regarde et le distingue.

L’habit, bien plus qu’une identité a une fonction certes esthétique, politique et culturelle avec de multiples enjeux. Le vêtir oriental a longtemps été pour les Européens une matière de fascination et une manière de reconnaissance de l’Oriental avec une méconnaissance flagrante de cet Oriental. Il existait une certaine iconographie qui véhiculait des portraits indifférenciés. Le thobe palestinien soutient tout au contraire une différenciation et une affirmation individuelle et collective.

Le vêtement est bien plus qu’un objet nécessaire à notre survie, il est symbole de notre identité, une seconde peau culturelle et politique.

Abir CHAHINE,

Médecin et écrivaine franco-libanaise

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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