Entretien avec Pierre Arnaud Perrouty, directeur de la Ligue des Droits Humains : « La majorité des victimes des violences policières sont des jeunes hommes d’origine étrangère »

2021 aura été marquée par une actualité essentiellement liée à la pandémie mondiale du Covid 19 et ses variants. Mais cette année est aussi celle où les droits fondamentaux de toutes et tous n’ont pas toujours été  respectés et protégés.

Divercite.be est allé à la rencontre de Pierre-Arnaud Perrouty, directeur de la Ligue des Droits Humains pour évoquer avec nous un autre pan de l’actualité qui ne fut relayé qu’en marge de l’information mainstream. Il s’agit de la mort tragique de trois jeunes hommes dans un commissariat de police de Bruxelles:  Ibrahima Barrie, 23 ans, décédé le 9 janvier, Ilies Abbedou, 29 ans, retrouvé mort le 19 janvier et Mohamed Amine Berkane, 26 ans, décédé dans le même commissariat qu’Ilies Abbedou.

DiverCite.be: Le 13 décembre dernier voit le décès d’un jeune algérien dans une cellule de la garde zonale Bruxelles-Capitale-Ixelles. Troisième décès cette année dans un commissariat de Bruxelles. Que vous inspire la mort de ces trois jeunes hommes ?

Pierre-Arnaud Perrouty: Si on sort un peu du cadre de ces affaires en particulier, on peut dire que cela fait longtemps qu’on a un problème de violences policières en Belgique. Évidemment, nous ne sommes pas le seul pays, d’autres connaissent une situation parfois plus grave.  On a retrouvé des archives qui datent des années 1950 et 1960 de violences policières contre des ouvriers qui manifestaient. La police les chargeait très violemment, en violation de leurs droits de grève et de leur liberté de manifestation et d’expression.

DiverCite.Be: Qu’est-ce qui change alors dans l’esprit collectif de la population ?

Aujourd’hui, on a commencé à s’intéresser aux questions de violences policières parce qu’on avait beaucoup de témoignages qui nous parvenaient de gens qui se faisaient arrêter, malmener, insulter et qui recevaient des coups. Le trait commun dans l’écrasante majorité:  des hommes d’origine étrangère. Certains sont même Belges, mais perçus comme étranger. On a donc créé, il y a quelques années, un observatoire des violences policières au sein de la Ligue, qu’on a rebaptisé il y a 2 ans maintenant Police Watch.

DiverCite.Be: Quelles sont les prérogatives de Police Watch ?

P-A. Perrouty: Cet observatoire informe les gens sur leurs droits en règle générale, mais aussi leurs droits face à la police. Cette plateforme recueille des témoignages et essaie de produire des analyses et surtout de dire qu’il y a des pratiques à changer. On a vraiment une attention, et depuis longtemps, sur cette question de la violence policière. Pour les affaires que vous évoquiez de la zone de Police Bruxelles-Capitale-Ixelles, il y a eu deux morts dans ce même commissariat. Mais il y a eu d’autres morts à d’autres endroits du pays et chaque fois, c’était des hommes jeunes.

DiverCite.Be: Dans un rapport que vous avez publié, 4 facteurs sont les raisons majoritaires de violences policières : être jeune à 55%, racisé 40 %, avoir des idées ou agir pour la solidarité  17%, être en précarité 15%.

P-A. Perrouty: En effet, la plupart des jeunes qui ont été tués combinent trois de ces quatre facteurs. Ils sont jeunes, ils sont d’origine étrangère, ils sont pauvres.

DiverCite.Be: Que pensez-vous de la formation des policiers ? Est-elle en adéquation  avec la nouvelle donne sociétale, liée à la diversité culturelle, ethnique … ?

P-A. Perrouty: On parle beaucoup de la formation des policiers, mais le problème est souvent ailleurs. Le fait par exemple qu’ils n’habitent pas dans le quartier où ils interviennent, par choix policier, est à considérer. Que les policiers veulent éviter de se retrouver à devoir faire leurs courses dans les supermarchés avec des familles ou des gens avec qui ils ont été en contact, on peut évidemment le comprendre. Mais il y a un effet pervers. Ce sont alors de jeunes policiers qui viennent d’Anvers ou d’ailleurs en Flandre, qui ne parlent pas très bien la langue, qui ne connaissent pas tous les codes des quartiers et avec des idées totalement préconçues, qui y sont affectés. Pour ce qui concerne la formation, elle est insuffisante à la fois en termes de cadre, ce qu’on peut faire ou pas faire, et puis en terme de rapport à la diversité.

DiverCite.Be: le problème de la formation a bon dos ?

P-A. Perrouty: Dans l’affaire Chovanec, ils ont tout de suite mis ça sur le dos de la formation. Il ne faut pas avoir fait des heures de formation pour se rendre compte, quand on est à quatre ou cinq sur le dos de quelqu’un qui est déjà entravé, qu’il risque d’y avoir danger.

DiverCite.Be: La police accepte-t-elle de se remettre en question à ce niveau-là ?

P-A. Perrouty: Il y a un vrai problème de reconnaissance de la part des autorités policières sur le racisme systémique et de violence systémique dans leurs rangs. Je ne dis pas que tout policier est intrinsèquement raciste, ce n’est pas du tout cela. Mais le problème existe depuis tellement longtemps et concerne si souvent les mêmes personnes qu’à un moment, cela devient vraiment un problème institutionnel et systémique. Comme cette théorie de « la pommes pourrie » qui dérape à certains moments, qu’il faut éventuellement sanctionner et puis « Circulez, y’a rien à voir, tout va bien ».

DiverCite.Be: Autre point: l’importance des images … Qu’en pensez-vous ?

P-A. Perrouty: Dans la plupart des dossiers qui aboutissent ou qui ont connu un retentissement médiatique, c’est quand il y a des images. Sur ce point-là, les autorités policières sont en train de changer. Ça progresse parce que jusqu’à il y a quelques années, ils contestaient le fait qu’on puisse filmer des policiers en intervention. On a beaucoup travaillé là-dessus, on n’est pas les seuls d’ailleurs. Il y a une acceptation de plus en plus grande, en tout cas du côté des autorités policières sur le fait que les citoyens ont le droit de filmer.

DiverCite.Be: Ceci dit, sur le terrain, c’est plus compliqué.

P-A. Perrouty: Exactement, cela reste encore une grande source de tension. Les policiers n’aiment pas être filmés et quand des jeunes commencent à les filmer, les esprits s’échauffent, les téléphones sont confisqués, etc.

DiverCite.Be: Où en est la justice dans le dossier d’Ilies Abbedou et Jozef Chovanec ?

P-A. Perrouty: C’est toujours au stade de l’instruction. On attend les résultats de l’enquête. Il y a eu une reconstitution dans le cas de Chovanec. Pour Ilies, les circonstances ne sont pas très claires. C’est assez incompréhensible qu’il soit resté dans cette cellule autant de temps sans qu’on s’en occupe et sans que l’on se soucie de son état. Il y a quand même quelque chose qui ne va pas. Il y a une responsabilité des policiers. À partir du moment où quelqu’un est en détention chez eux, ils doivent s’assurer qu’il va bien.

 

Divercite.be : Pierre Arnaud Perrouty, pouvez-vous nous rappeler ce qu’est la Ligue des Droits Humains ?

C’est une ancienne association qui a été créée en 1901. Une des plus vieilles associations en Belgique de défense des droits humains qui est généraliste.  On couvre l’ensemble des droits fondamentaux qui sont très larges. Ce qui nous oblige parfois à faire des choix, mais ce qui nous donne aussi l’avantage d’avoir un regard transversal sur ces questions.  En Belgique il y a d’autres associations ou collectifs qui s’occupent de questions beaucoup plus précises liées aux questions migratoires, aux centres fermés, aux violences policières, etc. On fait aussi un travail politique. On analyse des propositions de loi ou du gouvernement, mais aussi des pratiques du gouvernement. Nous sommes souvent entendus et auditionnés. Par contre, nous ne sommes pas toujours suivis dans nos recommandations. On pratique alors pas mal de recours en justice. On attaque régulièrement des lois ou des arrêtés devant les cours et tribunaux. Souvent avec succès.

Cela traduit-il un malaise sociétal nouveau ?

Cela en dit beaucoup sur notre époque. Parce que s’il y a une inflation de recours, il y aussi une inflation de victoires. Cela traduit quelque chose sur le fait que le gouvernement se soucie peut-être moins du respect des droits fondamentaux.

Vous organisez aussi des formations ?

Formations, animations à destination d’un public adultes essentiellement, mais parfois aussi des jeunes dans les écoles.

La Ligue des Droits de l’Homme et la Ligue des Droits Humains, quelles sont les différences ?

C’est la même association, mais qui a changé de nom il y a 3 ans. On a voulu changer parce que même si on écrivait droits de l’Homme avec un grand H, pour bien définir qu’il s’agit des hommes et des femmes, cela ne s’entendait pas à l’oral. Certaines femmes trouvaient cela bizarre, comme les enfants et ceux qui ne se sentent ni homme ni femme. On trouvait plus juste de changer le mot « Homme » par « Humain ».

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