A la Défense, il ne fait pas bon être musulman: entretien avec Brahim, militaire belge (2/3)

DiverCite.be : Parlez-nous un peu du climat que vivent les musulmans au sein de la Défense belge ?

Brahim* : Il n’est pas simple, vraiment pas. Il n’y pas de racisme structurel mais un racisme fait de stéréotypes, de clichés, parfois d’insultes, qui sont acceptés et tolérés. Je sais qu’on présente l’armée comme une institution qui favorise la diversité. Mais dans les faits, l’acceptation est difficile. Il faudrait une campagne de promotion capable de toucher la diversité pour intégrer la Défense. Ceci  quand on sait qu’il manquera 10.000 hommes dans les années à venir. Il existe des effets d’annonce mais dans la pratique peu se concrétise. Dans la section ‘Diversité’ de la Défense, peu de choses concrètes se font réellement.

Pour quelles raisons ? 

Brahim : Il n’y a pas de réelle volonté. Un syndicaliste m’a confié que les dirigeants militaires perçoivent la communauté musulmane comme rebelle et ne la souhaitent pas dans leurs rangs. Par ailleurs, il m’est parvenu que la Défense a effectué un sondage dans la population molenbeekoise. Cette étude concernait la perception de la présence et de la visibilité dans la rue des  soldats des OVG (Opération Vigilant Guardian). La conclusion : la perception des Molenbeekois était très négative. L’armée ressent une certaine diversité comme dangereuse. Ceci étant dit, nous intervenons sur des théâtres d’opération  de pays majoritairement musulmans. Avoir des éléments musulmans dans les rangs de l’armée devrait être un avantage. Mais ça peut aussi susciter des incompréhensions et de l’animosité entre les forces de la Défense. Certains doutent de notre loyauté. Je réalise aussi que les médias autant que nos concitoyens et nos politiques pêchent par naïveté. On sous-estime l’ampleur du problème du racisme et des discriminations au sein de l’armée.

Un quotidien parfois pénible ?

Brahim : Les insultes et les brimades à répétition ont pour effet de pousser à bout certains. Les moins tenaces psychologiquement sont vite en grande difficulté même s’ils ont fait la démarche de rejoindre les forces de la Défense avec comme ambition de s’intégrer au sein de la corporation. Je vous avoue que j’ai des craintes. Il n’est pas exclu que certains de mes collègues musulmans se radicalisent pour ces raisons.

Cela a toujours été le cas ? 

Brahim : Dans les années 1990 et 2000, on a connu beaucoup d’événements avec la première guerre du Golfe, le 11 septembre, puis la deuxième guerre du Golfe puis les attentats en France et en Belgique. Ensuite, le drame syrien et ses conséquences terroristes en Occident n’a fait qu’ajouter à la sidération collective et à la méfiance. Il ne faut pas exclure que les problèmes locaux autant qu’internationaux ont impacté la méfiance envers les soldats musulmans. Prouver sa loyauté, faire face aux suspicions, convaincre ses supérieurs de sa valeur sur le terrain est une attitude est une préoccupation constante pour les musulmans. C’est loin d’être une attitude isolée, surtout pour les hommes ayant rejoint les rangs après la guerre du Golfe, après les  attentats du 11 septembre ou ceux de Bruxelles. Si vous portez un prénom qui révèle votre origine arabe ou musulmane, c’est très compliqué…

Comment se comportent avec vous vos supérieurs hiérarchiques ?

Brahim : Les militaires musulmans sont sans cesse face au sentiment de devoir être meilleur que les autres, de prouver sa bonne foi, en faisant deux fois plus. Il y a une impunité des attitudes et des propos racistes. Certains ont de la sympathie pour les actes qu’ils estiment héroïque de Jurgen Cönings. Dans les années 1990 j’ai entendu très souvent « On devrait nettoyer certains quartiers de Bruxelles à la mitrailleuse« . La hiérarchie, généralement, étouffe les dossiers qui arrivent en cellule de médiation ou on ne donne pas suite à la demande d’une sanction.

En 2002, j’ai le souvenir d’un soldat qui a déchiré avec son poignard un petit drapeau belge posé sur la table de la cantine en criant fièrement: « Je ne suis pas Belge, je suis Flamand !». Imaginez la scène s’il avait été musulman ou d’origine étrangère. Celui-ci a été légèrement sanctionné alors que dans d’autres pays il aurait été passible d’une peine de prison ou purement et simplement radié de l’armée. Tout le monde l’a su dans le bataillon mais comme c’était un bataillon flamand,  la chose n’a pas fait plus de bruit que cela.

Quelle est l’anecdote la plus terrible que vous ayez entendu ?

Brahim : J’ai entendu un jour le témoignage d’un confrère qui sur la confection d’un engin explosif lors d’une formation s’est fait raillé en ces termes: «Enseigner à un arabe comment fabriquer une bombe c’est dangereux». Un autre collègue m’a confié: « J’ai l’impression d’être soupçonné d’être un ennemi de l’intérieur ». A chaque fois que l’on tente de dénoncer cela, nos demandes restent sans suite.

Quand un soldat connait du racisme et qu’il le signale, comment les choses évoluent-elles ? Y a-t-il des procédures en place ?

Brahim : Un jour, un collègue est allé voir un caporal de corps pour l’informer d’un incident. Lors d’un cross-bataillon, le lieutenant l’aurait insulté de « Sale Arabe » Il en a parlé à son caporal de corps qui a relayé l’information auprès d’un commandant. Alors que ce militaire avait réussi toutes les épreuves de la formation, il lui a répondu « Toi, tu es toujours pris à partie, je vais te mettre comme chauffeur.»

Pensez vous que néanmoins vous pouvez parfois être doublement utile lors de mission dans les pays arabes et/ou musulmans par exemple ? 

Brahim : C’est vrai: être déployé dans les forces spéciales en Irak par exemple a été très utile pour le contingent.  Un collègue à  traduit tous les cours de l’armée belge en arabe. En Irak, ils pouvaient former les forces spéciales irakiennes dans leur langue. Malheureusement le sentiment de certains est qu’on les utilisait sans reconnaitre leur apport spécifique. Leurs contributions au succès s de certaines mission ne sont pas valorisées.

Que pensez vous de sortie médiatique de Serge Lipszyc président du Comité R ?

Brahim : Pour moi, cette sortie arrive à un moment opportun dans la mesure où il est temps que les langues se délient et que l’opinion publique soit informée des réalités internes à l’armée.

Suite

*: Prénom d’emprunt

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