Entretien avec Ludivine Dedonder, ministre belge de la Défense : « A la Défense, il n’y a pas de place pour les idées extrémistes, violentes ou discriminantes »

Divercite.be est allé à la rencontre de la ministre belge de la Défense Ludivine Dedonder. Dans ce long entretien, elle évoque avec nous les difficultés, les succès, les constats et les projets qu’elle met en place. Femme passionnée par son ministère et convaincue par les changements qu’il faut opérer, elle s’est livrée à nous en toute franchise. Ministre depuis octobre 2020, elle est la première femme de notre histoire à occuper le siège de la Défense belge. 

Divercite.be : Quelles sont les initiatives que vous avez mises en place pour une armée plus inclusive ?

Ludivine Dedonder : Depuis que je suis arrivée à la tête de ce département, cela fait partie de mes priorités. Déjà bien avant que l’affaire Jürgen Conings n’éclate, je me souviens avoir eu l’occasion, lors d’une interview, de rappeler que toute forme de discrimination n’avait pas sa place à la Défense.  Malgré l’existence de structures internes contre les discriminations, force est de constater que les discriminations existent à la Défense, mais comme partout ailleurs au demeurant. Je me positionne contre toute forme de banalisation et, dans l’affaire Conings, on a eu affaire à une certaine forme de banalisation. Il existe aujourd’hui une nécessité de prendre des dispositions pour aider la Défense, ses cadres, son personnel à lutter contre cette discrimination au sens large.

Divercite.be : Justement, comment comptez vous y travailler ?

Ludivine Dedonder : Pour répondre spécifiquement à cette question, je dirais qu’il faut commencer par la prévention. Au niveau prévention, nous travaillons pour le moment à une charte des normes et valeurs. Il faut s’attaquer aux discriminations mais aussi à l’extrémisme, au racisme ou encore au sexisme. Cette charte, nous y travaillons avec l’Etat-major et la participation active des syndicats.

Il existe aussi, au niveau de la Défense, des formations spécifiques destinées au personnel. Elles sont dispensées dans le but de ne jamais tolérer la banalisation de certains propos ou certains gestes déplacés. On doit aussi s’assurer que tout comportement inacceptable ne puisse être admis.

Divercite.be : Un chemin encore parsemé d’obstacles ?

Ludivine Dedonder : Aujourd’hui, il y a toute une série de pare-feu et de moyens pour protéger les victimes d’abus mais force est de constater qu’il n’existe pas encore, au sein de la Défense, une politique vraiment claire en matière de lutte contre les extrémismes. C’est ce qui est ressorti des rapports d’enquêtes suite à l’affaire Conings. Banalisation de l’extrémisme, pas de véritable politique de lutte contre ce phénomène au sein de la défense. Quand on a fait de la prévention, quand on a signalé que de tels individus n’avaient pas leur place chez nous, il faut aussi le cadre pour pouvoir sanctionner.

Divercite.be : Quelles sanctions envisagez vous ?

Ludivine Dedonder : On est en train de travailler sur le règlement de discipline avec L’État-major et  l’organisation syndicale. A partir de cette charte des normes et des valeurs, on a une adaptation du règlement de discipline pour pouvoir agir plus rapidement. Pour reprendre l’exemple Conings, il y a quelques temps, on sait qu’il a tenu des propos racistes, suite à cela,  il a connu un ou deux jours d’arrêt.

Divercite.be : C’était la sanction ?

Ludivine Dedonder : Insuffisante, bien sûr. Il y a eu une accumulation et des signaux mais cela n’a jamais éveillé les soupçons de quiconque. A mon sens, on a comme « accepté », banalisé : «Voilà t’as dit quelque chose qu’il ne fallait pas, tu vas avoir un jour d’arrêt ». Mais il faut aller bien au-delà et c’est ce que nous faisons pour le moment.

Divercite.be : Comment réagit la hiérarchie d’un militaire, au sein de l’armée, quand elle est face à de telles situations ? 

Ludivine Dedonder : Les chefs de corps, à l’heure actuelle, sont parfois un peu démunis. Ils me disent: « Un cas arrive, qu’est-ce que je fais ? Je lui mets combien de jour ? ». C’est donc notre travail actuel : être le plus clair possible afin que les chefs de corps confrontés à cela sachent comment agir et de manière homogène. Cela implique qu’on doive former ces chefs à ce qu’on ne veut plus à la Défense. Tout cela va favoriser plus de vigilance. S’il est connu que c’est la tolérance zéro et que c’est bien compris par  tous, alors on peut accueillir autrement les candidats à une carrière militaire.

Divercite.be : Tous  les outils sont-ils  à votre disposition aujourd’hui pour travailler sur ces questions là ?

Ludivine Dedonder : Nos services de renseignements militaires enquêtent sur les militaires quand il existe des comportements particuliers ; sur les réseaux sociaux ou d’autres canaux. Des informations qu’ils recoupent avec ceux d’autres services, ce qui permet d’aller très loin quant au profil et au pedigree. À côté de cela, il y a une enquête sur les militaires au moment de leur incorporation. Dans le cadre de ces enquêtes, ce sont toutes les formes d’extrémismes qui sont scrutées et pas uniquement celles liées à l’extrême droite.

En ce qui me concerne, et dans le cadre de ce plan d’action suite à l’affaire Conings, je pars du principe qu’une enquête au moment de l’incorporation ne suffit pas. Les gens évoluent et changent idéologiquement et il faut avoir un suivi beaucoup plus régulier tout au long de la carrière. C’est ce qu’on va mettre en place, des vérifications de sécurité pendant toute la durée de la carrière des militaires. Alors, on parle des militaires mais ces vérifications de sécurité le seront également pour le personnel civil. Jusqu’ici, seuls les militaires étaient scrutés alors que des civils travaillant à la Défense peuvent également avoir des comportements qui ne conviennent pas.

Divercite.be : Tout ceci relève donc de votre plan d’action ?

Ludivine Dedonder: Exactement ! La charte des normes et des valeurs que nous sommes entrain de finaliser, les procédures disciplinaires… Tout cela prend du temps mais c’est parce que nous les discutons avec les organisations syndicales. Mais en tous les cas, nous avons un seul et même objectif : Ne plus avoir de telles personnes avec des comportements inappropriés au sein de la Défense. Pour le projet screening, il doit également se mettre en place courant 2022. Je voudrais également ajouter ceci: par le passé, quand l’ habilitation de sécurité était retirée à un militaire, cela ne permettait pas pour autant le non accès à un dépôt d’armes. L’objectif que nous voulons atteindre aujourd’hui est l’impossibilité, une fois qu’on retire l’ habilitation de sécurité, l’accès au dépôt d’armes.

Divercite.be : Parlons de la condition des femmes au sein de l’armée, sont-elles  aujourd’hui bien intégrées ?

Ludivine Dedonder : D’abord, je dirais qu’il y en a beaucoup trop peu.  9% de femmes militaires et 11% si on compte les civiles. Renforcer la diversité au sein de la Défense, cela a été clairement indiqué dans la note de politique générale. Je parle ici des femmes comme des personnes d’autres origines, par exemple. Pour revenir aux femmes, certaines se sentent bien intégrées, l’égales des hommes, ce qui ne veut pas dire que cela a été facile pour elles. Et d’autres qui ont quitté la Défense et qui m’expliquent les raisons, probablement parce que je suis une femme. Ce qu’elles avouent, ce sont des propos déplacés à leur encontre ou une certaine forme de mépris. Se sentant parfois rabaissées parce qu’elles étaient femmes.

 

« Avoir une femme à ce poste-là, c’est aussi faire bouger les lignes dans un département assez rigide. »

Ludivine Dedonder : On a incorporé pour la première fois des femmes dans les forces spéciales l’année dernière. Des femmes de caractère, compétentes et extraordinaires. J’ai alors publié sur les réseaux sociaux quelques post allant dans ce sens-là et j’ai été surprise de voir apparaitre des messages sexistes qui m’ont réellement choquée et qui disaient : « Qu’est-ce que les femmes font à l’armée ? Elles ne sont pas égales aux hommes, etc. » Pour ma part, lorsque j’ai pris mes fonctions, j’ai reçu un bon accueil de l’Etat major mais aussi des femmes militaires qui se sont surement dit : « Si un jour on rencontre un problème, elle pourra nous comprendre ». C’est aussi un beau message de mon président de parti quand il m’a choisie pour ce ministère. Avoir une femme à ce poste-là, c’est aussi faire bouger les lignes dans un département assez rigide.

Nous avons rencontré, l’automne dernier, le soldat Brahim. Il nous confiait qu’être musulman à la défense n’était pas facile (A la Défense, il ne fait pas bon être musulman: entretien avec Brahim, militaire belge ). Perçu par certains de ses frères d’armes comme ennemi de l’Intérieur. Etes-vous attentive à ce genre de propos ?

Ludivine Dedonder : Certainement ! Je suis très attentive quand ce genre de témoignage me revient. Que ce soit celui qui concerne les femmes autant que celui que vous relevez ici. Je lis tous les mails personnellement et je les traite systématiquement. Pour aller plus loin, nous avions par exemple un problème avec les binationaux. Des gens qui se voyaient refuser l’entrée à la Défense parce qu’ils avaient la double nationalité. J’ai voulu regarder cela de façon précise et juridique et, aujourd’hui, c’est une chose réglée. C’est ça aussi, s’ouvrir.

« Je ne cesse de le répété : je veux une Défense qui soit à l’image de la société dans sa diversité et sa modernité. »

Divercite.be : Comment attirer plus de femmes et plus de diversité ?

Ludivine Dedonder : Je ne peux que lancer un appel aux femmes et aux personnes d’origine étrangère qui ont évidemment la nationalité belge ou européenne. Je ne veux pas mettre des quotas, je n’aime pas ça. Je pense qu’il y a du potentiel et que c’est un travail en intérieur, sur un changement de mentalité qu’il faut œuvrer. Attention, je ne mets pas tout le monde dans le même sac. La plupart des gens qui travaillent à la Défense sont ouverts d’esprit. Avec ce problème de double nationalité, on a déjà réglé un problème de taille, ce qui permet d’accueillir davantage. Concernant les femmes, c’est de leur montrer aussi qu’il a plus de perspectives. On accueille des personnes qui ont un diplôme comme celles qui n’en ont pas. On a mis en place un projet pilote pour les jeunes qui n’ont pas d’emploi et/ou qui n’ont pas de formation. Un stage au sein de la Défense qui permet de montrer qu’il a plus de 300 métiers différents. Il y a aussi le service d’utilité collective, c’est-à-dire pour les gens dans la précarité, la possibilité d’avoir un complément salarial et de s’ouvrir peut être à une formation.

 

« La diversité : que ce soit la couleur de peau, que soit le sexe ou le niveau de qualification ».

Divercite.be : La Défense belge dans 5 ou 10 ans, comment la voyez vous ?

Ludivine Dedonder : Depuis un an nous sommes en reconstruction de la Défense. C’est un département qui a beaucoup souffert de coupe budgétaire. Pourtant, la défense a toute sa place. On le voit dans le contexte géostratégique comme dans les cas des aides à la nation, des attentats, des inondations… Tout ce travail de construction, doit avoir un budget suffisant pour pouvoir à la fois accomplir les missions sur des théâtres à l’étranger, mais aussi aider la population si des crises devaient encore apparaître sur notre territoire. La Défense est intégrée à la population pour lui rendre un service. Nous travaillons sur l’actualisation de la Vision Stratégique à l’horizon 2030. Des discussions ont lieu avec le gouvernement. On atterrira certainement dans les prochaines semaines pour donner justement ces perspectives. On a travaillé aussi sur les « plans quartiers » pour permettre au personnel en place, comme à ceux qui viendront nous rejoindre à l’avenir, de voir vers où la Défense ira. On recrute aussi 10.000 militaires dans les 4 ans à venir.

Divercite.be : Une conclusion ?

Ludivine Dedonder : Petit à petit, on est en train de tout reconstruire. La 5eComposante cyber fait partie des choses que je voudrais voir mise en place. Que les gens se sentent bien. Que les gens s’épanouissent. C’est là aussi qu’on essaie de travailler : le volet « bien être » au travail. Rapprocher les gens de leur lieu de travail. Le recrutement aussi, cela permet d’alléger la tâche de ceux qui sont là aujourd’hui. Ça permet aussi de maintenir un certain niveau pour la Défense.

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