Une tribune signée par des généraux à la retraite secoue la classe politique française, le général belge en retraite Guy Buchsenschmidt nous livre son avis

En France, une vingtaine de généraux à la retraite, une centaine de haut-gradés avec en tout un millier de militaires, signent une tribune qui dénonce le « délitement » de la république et exhorte à une intervention de l’armée pour « sauver » le pays. La lettre a été publiée pour la première fois le 21 avril le jour du 60e anniversaire d’un coup d’État manqué par des militaires en Algérie encore française. Pour nous éclairer sur cette affaire, DiverCite.be a questionné le Général belge à la retraite Guy Buchsenschmidt, ancien Chef d’Etat-Major de l’Eurocorps à Strasbourg, vice-Président de la Société européenne de défense.

 

DiverCite.be :   En France, une vingtaine de généraux, une centaine de hauts-gradés et plus d’un millier d’autres militaires ont signé un appel pour un retour de l’honneur et du devoir au sein de la classe politique. Que vous inspire cette tribune ?

Guy Buchsenschmidt : Une telle initiative témoigne dans tous les cas d’un profond malaise au sein d’une frange de la société française. Un malaise qui trouve son origine dans un climat pour le moins délétère : immigration clandestine, insécurité dans les banlieues, attentats, misère sociale, Covid-19, émergence de courants radicaux de tous bords, etc. Autant de défis que le pouvoir actuellement en place ne parvient manifestement pas à relever d’une façon transparente, efficace et crédible. Ce qui fait bien entendu le jeu des extrêmes, tant de gauche que de droite, qui se mettent en ordre de bataille en vue des élections présidentielles de 2022. Il n’est dès lors pas étonnant que des hauts gradés, retraités ou non, tous issus d’une institution dont discipline et ordre sont les deux mamelles, s’accordent sur un texte prônant le retour aux valeurs nationales traditionnelles. On peut cependant regretter l’allusion à un possible recours à l’Armée de métier dans le cadre d’opérations de maintien (ou de restauration) de l’ordre, dont ce n’est pas le « job » et qui ne dispose ni de la doctrine ni des équipements adéquats. L’aspect le plus inquiétant de cette démarche, à mon humble avis, est de fournir au Rassemblement national de Marine Le Pen des munitions dont elle n’aurait jamais osé rêver…

 DiverCite.be:  pensez-vous qu’une telle prise de position serait possible en Belgique ?

G.B : Non, pour plusieurs raisons. Il faut savoir qu’en France, à l’issue de leur carrière, la plupart des généraux passent en « 2ème section ». Un statut qui rend pérenne leur visibilité, leur permet de porter l’uniforme et de faire entendre leur voix, même s’ils sont toujours astreints à un certain devoir de réserve. Rien de tel en Belgique où une fois retraité, un général n’existe plus qu’au travers d’associations d’anciens. Chez nous, rien n’est mis en place pour favoriser l’émergence d’un quelconque courant d’opinion au sein des hauts gradés retraités. En service actif, il est très mal vu d’exprimer publiquement – au travers des médias – des opinions qui divergent de celles émanant du Cabinet du (ou de la) Ministre de la Défense. Ces pratiques sont considérées comme déloyales, d’autant qu’en amont, les militaires ont tout le loisir de faire valoir, au travers d’organes adéquats, leurs vues et leurs opinions auprès des responsables politiques. Enfin, lorsqu’un haut gradé en retraite s’exprime sur la conduite des affaires de la Défense par le monde politique, il est la plupart du temps blâmé pour ne pas s’être exprimé lorsqu’il était en service actif…

 DiverCite.be:  selon un sondage effectué par la chaine française d’information continue LCI, 58 % des français soutiennent cette tribune et ses auteurs. Le meurtre de Samuel Patty et de la policière de Rambouillet, Stéphanie M., ont profondément choqué l’opinion publique.  Vivons-nous  une période d’insécurité plus importante que lors des années 1980 – où nous étions confrontés simultanément au terrorisme de groupes du Moyen-Orient, de l’extrême-gauche et de l’extrême-droite – pour justifier un tel appel à la sédition ?

G.B : Indubitablement (à mes yeux), la situation sécuritaire s’est fortement dégradée au cours des dernières décennies. Les raisons en sont multiples : émergence de l’islamisme radical, multiplication des attentats / agressions à caractère raciste ou sexiste, baisse du pouvoir d’achat, pandémies, etc. On n’est plus dans le scénario des CCC ou des tueurs du Brabant wallon, des phénomènes certes dramatiques mais sans réel lendemain. L’opinion publique a du mal à comprendre la lenteur de la Justice et la relative inertie des forces de police. Dernier exemple en date : à Lyon, les rodéos à moto qui s’organisent sur deux des places publiques les plus célèbres de Lyon ne font l’objet d’aucune mesure : ni interpellation, ni confiscation des véhicules… L’Etat affiche ainsi son impuissance à mettre un terme à des comportements délictueux. De là à ce qu’une frange de la population s’en émeuve et fasse entendre sa voix, il n’y a qu’un pas.

 DiverCite.be :  Les signataires de cette tribune citent  le cardinal Mercier, primat de Belgique : « Quand la prudence est partout, le courage n’est nulle part. » Quel sens cette phrase à pour vous et vous semble-t-elle détournée par les initiateurs du texte publié dans Valeurs Actuelles ?

G.B : La citation du Cardinal me semble tout à fait pertinente, dans une société où les politiques ont les yeux rivés sur la prochaine élection, se contentant trop souvent de soigner leur communication (parfois maladroitement) et refusant de prendre sur des sujets brûlants des positions claires et assumées. A titre d’exemple, une extrême prudence est de mise lorsqu’on aborde des questions polémiques telles que l’immigration, l’islamisme (à ne pas confondre avec l’Islam…), la laïcité, le rôle de la justice et les violences policières (sans oublier les violences dont sont victimes les policiers) notamment. Oui, effectivement, la prudence est omniprésente, mais de courage, malheureusement, il n’y a point…

 DiverCite.be : – Le site internet de la RTBF titrait son interview de la ministre de la Défense Ludivine Dedonder :  L’armée belge est-elle un métier d’avenir ? Qu’en pensez-vous ? Est-elle actuellement le reflet de la société dans sa diversité ethnique, culturelle, religieuse ?

G.B : Au sein du Département de la Défense, la diversité est un fait. A titre d’exemple, tous les postes et tous les grades sont ouverts au personnel féminin. Une femme peut piloter un chasseur F-16, commander un navire ou prendre les rênes de la prestigieuse Ecole Royale Militaire (ERM). Le fait que seuls 8 % des militaires soient des femmes tient à différents facteurs qu’il est malaisé de maîtriser (jusqu’à preuve du contraire, seules les femmes peuvent enfanter ; dans un autre registre, la morphologie féminine est moins bien adaptée à des métiers « lourds »). Au niveau intellectuel en revanche, rien ne permet de prétendre que les femmes sont moins bien « armées » intellectuellement et émotionnellement, que du contraire. Pour ce qui est des autres aspects de la diversité, il ne fait aucun doute à mes yeux que toute forme de discrimination (couleur de peau, religion, orientation sexuelle) est strictement bannie, même si, comme dans la société civile, il y a toujours un « mouton noir » pour gâcher la fête… En un mot comme en mille : en cas de dérapage, le temps où la hiérarchie fermait les yeux est révolu.

Général Guy Buchsenschmidt

 

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