Entretien avec Omar Youssef Souleimane, écrivain Syrien exilé en France depuis dix ans « Retourner en Syrie, j’ai cette envie tous les jours »

« Où est ton fils ? On le trouvera même s’il est parti sur Mars !

Dans le désordre, le bruit des coups, le commandant hurle sur mon père. Celui-ci relève le dos contusionné.

La veille de Noël, les services secrets sont venus chez moi, à Al Qutayfah, petite ville au nord de Damas. Ils ont fouillé toutes les chambres. Je n’étais pas bien loin, à Homs. Le lendemain, mon oncle m’a téléphoné pour me mettre en garde. J’ai compris qu’Al Qutayfah était pour moi une terre morte. »

Cet extrait est tiré du récit qu’Omar Youssef Souleimane a publié en 2018 sous le titre « Le petit terroriste » aux éditions Flammarion. Il évoque son enfance dans une famille salafiste, la tentation du terrorisme puis sa révélation de l’athéisme.

Poète et écrivain syrien exilé en France, après avoir fui les services secrets de Bachar El Assad, Omar Youssef Souleimane écrit et publie en Français, une langue qui lui était encore inconnue avant 2012 et son arrivée à Paris. En 2020 il publie « Le Dernier Syrien » « Une plongée au cœur de la jeunesse syrienne à l’aube du Printemps arabe » nous sommes alors en 2011. Il y a quelques mois paraissait son troisième ouvrage « Une chambre en exil ».

Dans le cadre d’une soirée organisée au Centre d’Action Laïque ce 12 octobre avec pour thème « De la croyance et de l’incroyance en islam » à laquelle Youssef était invité à intervenir, nous avons pu rencontre le jeune auteur devenu officiellement Français en 2021


Entretien :

divercite.be : Omar Youssef Souleimane, pourquoi avez-vous quitté la Syrie ?

Omar Youssef Souleimane : J’étais recherché par les services de renseignements syriens. J’ai participé à des manifestations qui avaient pour but de s’opposer au régime. C’était entre mars 2011 et mars 2012. J’ai été contraint de partir si je ne voulais pas être arrêté par la police. La majorité de mes amis qui furent arrêtés ont été assassinés ou ont été complètement détruits sur le plan psychologique et physique.

divercite.be: Vous aviez été dénoncé ?

Omar Youssef Souleimane: Non, ils m’ont géolocalisé par mon numéro de portable et parce que je contactais les chaines d’infos depuis l’extérieur de la Syrie.

divercite.be: Quel a été votre parcours ensuite ?

Omar Youssef Souleimane: Avant de venir en France, je me suis d’abord rendu en Jordanie. On m’a arrêté quelques temps puis retenu en prison. Vous savez, la police, au Moyen-Orient, est généralement très violente et j’en ai été victime, même s’il s’avère que mon arrestation était une erreur. Dès que j’ai été libéré j’ai décidé de fuir.

divercite.be: Vous avez donc choisi la France ?

Omar Youssef Souleimane: Oui, j’ai contacté l’ambassade française, par intérêt pour la littérature française que j’avais lu en arabe. Mais je savais aussi que la France était réputée pour accueillir les réfugiés, écrivains ou journalistes.

divercite.be: Vous avez découvert une autre vie en France, votre cœur était il resté en Syrie?

Omar Youssef Souleimane: Tout à fait. Quand on se déplace, on est déraciné de sa terre natale du jour au lendemain. L’esprit a besoin de temps pour rattraper le corps. Il m’a fallu plusieurs mois pour réaliser que j’étais dans la capitale française. J’étais sans cesse entrain de me demander pourquoi j’étais ici ? Comment j’allais poursuivre ma vie ? Et surtout, quand je pourrais rentrer en Syrie ? Cette dernière question reste pour moi la question essentielle. Tout cela en plus de tout le côté administratif qu’il avait fallu gérer à mon arrivée et qui reste très lourd en France.

divercite.be: Vous êtes Français aujourd’hui, cela veut-il dire que vous n’êtes plus Syrien ?

Omar Youssef Souleimane: Je l’ai perdu par la volonté du régime. Il m’a confisqué ma carte d’identité qui pourrait prouver que je suis Syrien en Syrie. Il faut savoir que toute ma famille vit encore en là-bas et je ne les ai plus vus depuis 2012.


« Retourner en Syrie, j’ai cette envie tous les jours pour voir ma mère que je n’ai plus vu depuis que je suis parti. »


divercite.be: Avez-vous trouvé un équilibre aujourd’hui, dix ans après votre départ ?

Omar Youssef Souleimane: On ne peut jamais l’obtenir à 100%. Quand on est exilé, on l’est souvent pour le reste de sa vie. Même si on rentre un jour dans son pays natal, il y a une distance qui s’est faite à travers les années. Cette distance a été construite sur les changements. Ceux que connaissent les gens que nous avons laissés et les nôtres, ici. Je me suis adapté à un nouveau système et à une nouvelle vie. En conséquence, ici ou ailleurs, je serais toujours exilé. Pour réduire cette distance, je me refugie de plus en plus dans la création littéraire qui me sauve et à travers laquelle je peux me trouver.

divercite.be: Quel est le fil conducteur de votre œuvre naissante ?

Omar Youssef Souleimane: Les expériences de ma vie quotidienne et les rencontres que je fais  tous les jours.  Je ne suis pas l’auteur de la fiction, mais j’écris à travers mes propres expériences et tous mes romans sont inspirés de ma vie au quotidien.

divercite.be: Parlez-nous de votre poésie ?

Omar Youssef Souleimane: Il y a un lien très fort avec mes blessures internes. Les blessures accueillent la lumière qui pénètre le cœur et l’âme. C’est à travers la poésie que  je peux trouver l’équilibre avec le monde qui m’entoure. J’aime Paul Eluard, Christian Bobin, une poésie simple et profonde.

divercite.be: Pourquoi écrivait en Français ?

Omar Youssef Souleimane: Quand on vit dans un nouveau pays, on vit aussi avec une nouvelle langue tous les jours. On s’éloigne de sa langue maternelle. On s’identifie à travers cette nouvelle langue, on y trouve son  identité, son refuge et même un pays. C’était aussi un choix après en avoir parlé avec mon éditrice chez Flammarion qui m’a accouragé à écrire en français. Elle avait l’impression que je pouvais créer mon propre style qui ne devait pas passer par une traduction. Je ne pourrais plus écrire en arabe, j’ai trouvé mon style en français.

 

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