L’affaire Jürgen Conings : histoire d’un naufrage

Que dire sur l’affaire Conings, sans verser dans une forme d’hystérie médiatique ? La découverte de la dépouille putréfiée de Jurgen Conings, militaire de carrière (volontaire de carrière et non « haut gradé » comme le présentent certains médias), sympathisant d’une certaine extrême-droite, a déjoué tous les pronostics. On le croyait éternel, invincible, héros du courant survivaliste. Au final, un corps inerte, décomposé par la canicule et les intempéries de ces derniers jours, dégageant une odeur pestilentielle, portant les stigmates d’un suicide par arme à feu (ce qui est confirmé par l’autopsie). Un naufrage…

Le naufrage d’un homme qui avait tout pour réussir : une carrière sans tache apparente (quoique mouvementée), une compagne, une certaine aisance matérielle. Et qui pourtant, a choisi une voie mortifère : se mettre au ban de la société, en proférant des menaces à l’encontre d’institutions et de personnages publics, disparaître dans la nature, armé, tel un Robin des bois moderne. Incompréhensible pour le commun des mortels. Mais une icône pour les adeptes d’un anarchisme de mauvais aloi.

Le naufrage du Département de la Défense : défaut de prévoyance, faillite des chaînes de communication et de commandement, non-respect des  procédures… Un cauchemar pour la Ministre et le Chef de la Défense, sans même parler du patron du SGRS (Service général du renseignement et de la sécurité) et de ses collaborateurs.

Le naufrage, finalement, d’une « société » en perte de repères.

Comment en est-on arrivés là ? Comment un homme peut-il perdre à ce point la boussole, couper les ponts avec une société à laquelle il a initialement adhéré (au point de prêter serment au Roi, à la Constitution et aux lois du peuple belge) ? Pour quoi finalement ? Pour porter quelles « valeurs » ?

Difficile de comprendre. Jurgens Conings, un fou ? Un malade ? Non, vraisemblablement pas. Un « résistant » ? Résistant contre quoi ? Contre une société coercitive (les contraintes liées à la pandémie), contre une démocratie qu’il jugeait finissante, corrompue et clientéliste ? Peut-être.

On ne peut qu’être interpellé par la quantité de soutiens (via les réseaux sociaux) à ce « Robin hood » des temps modernes. Des milliers de supporters (45.000 sur une page facebook selon certaines sources). Un phénomène sociologique qui mériterait des études approfondies. Il suffit de visiter un site en particulier (dont nous ne reproduirons pas les coordonnées, de sorte à ne pas lui donner une publicité imméritée) pour se rendre compte du déchainement tous azimuts que la fin tragique du « Rambo belge » a suscité, ainsi que de l’admiration qu’il inspire à certains de nos « compatriotes ». Un site où foisonnent les profils évidemment anonymes de décérébrés de la pire espèce. Morceaux choisis parmi la diarrhée hallucinante des membres : « youtres (injure antisémite), états enjuivés, éliminer les marxistes, corruptocratie, bougnoules homophobes, buter un ponte du Covid, pute à nègres, etc… » Le tout assorti d’allusions flatteuses à Hitler, à Goebbels, ainsi qu’à d’autre « dignitaires » du régime nazi. A vomir.

Avec par-dessus le marché des éléments d’information complètement erronés. Non, Conings n’était pas le super Rambo, sniper, soldat d’élite digne des « rangers » ou des « SEAL’s » (forces spéciales de la marine américaine). C’était certes un bon soldat, tireur d’élite (ce qui n’en fait pas un sniper…), avec une expérience opérationnelle avérée (comme tant de nos militaires qui depuis des années, participent de manière régulière à des opérations à l’étranger). De là à en faire un héros de film de guerre, il y a de la marge.

Fallait-il au final engager tant de moyens matériels et financiers pour mettre fin à sa cavale ? Indiscutablement. Car l’intéressé était un militaire rompu aux techniques de survie (comme tant d’autres) et lourdement armé. Les menaces qu’il avait proférées à l’encontre de certains piliers et personnalités de notre système démocratique justifiaient la mise en œuvre d’un dispositif étoffé. Un dispositif qui finalement n’aura pas été inutile car il aura empêché « Rambo » de filer à l’anglaise et de mettre ses menaces à exécution.

Quelles leçons tirer de cette pénible affaire ?

Il faut en tout premier lieu constater et reconnaître un profond malaise au sein de notre société. Les nombreuses marques de soutien accordées à Conings témoignent d’un désamour – pour ne pas dire d’une haine viscérale – d’une frange (radicale) de la société vis-à-vis de l’Etat, de la démocratie et de notre système parlementaire. La pandémie est probablement passée par là, mais lui attribuer l’entièreté de la fracture sociétale nous paraît hors de propos. Il appartient désormais aux politiques de renouer avec le « peuple » un dialogue authentique et désintéressé. Tout un programme.

Il importera également à la Sûreté de l’Etat de mettre en œuvre les moyens adéquats pour cartographier et répertorier les mouvements extrémistes de tous bords, dont l’émergence et le développement menacent notre sécurité.

Au niveau du Département de la Défense, il faudra faire le ménage. Eventuellement restructurer le Service Général du Renseignement et de la Sécurité (SGRS), renforcer une fois encore la surveillance des personnels à risque, revoir les procédures relatives à l’accès à des matériels sensibles, etc. Il faudra en outre réfléchir en profondeur aux mesures à prendre en vue de faire face au stress post-traumatique éventuellement subi par les militaires à l’issue d’opérations à l’étranger (encore que rien ne prouve que Jürgen Conings ait été confronté à des expériences « traumatisantes »…)

Enfin, les pouvoirs publics (Justice, Défense, police) se doivent de communiquer rapidement, de manière coordonnée, univoque, transparente et compréhensible à l’adresse d’un public prompt à capter n’importe quelle information, mais sans souci de la croiser et de la recouper. Il importe en particulier de tordre le cou au foisonnement de théories complotistes, le mal du siècle.

En arrière-plan de cette triste affaire, il y a la détresse d’une famille, d’une compagne, d’amis et d’anciens collègues, que ces évènements tragiques ont profondément choqués. Nous compatissons à leur douleur…

Contribution / Ancien haut gradé de l’armée belge.

 

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